Noël était devenu au fil des solitudes un passage obligé, une fête mitigée. Là où la multitude semblait trouver l’allégresse et la joie de vivre, à quelques détails près je ne voyais plus qu’un jour comme les autres. Sans ces appels obligés à quelques membres familiaux éloignés, sans ces congés payés à m’ennuyer, sans ces lumières clignotantes dans la rue, ces airs de saison jamais renouvelés – sans cesse réinterprétés, je n’aurais pas vu la différence.
Si j’en parlais autour de moi, on me traitait de grincheux, de rabat-joie, on me plaignait et on tentait de m’éviter pour ne pas risquer la contamination. Comme ces personnages imaginaires vêtus de rouge et de vert qui déambulent dans les rues afin de proclamer la bonne nouvelle de la consommation avalisée, apôtres d’un culte capitaliste organisé, désormais je faisais partie du décor, de ces choses inévitables. Mes collègues ne me parlaient plus de leurs célébrations, on ne tentait plus de m’inviter où que ce soit. On me laissait à mes idées sombres et c’était très bien comme ça.
Malgré l’impression générale, largement encouragée par mes dires et actions, je n’étais pas tout à fait imperméable à l’esprit des fêtes. La bouteille de vin choisie pour ce jour était un peu plus dispendieuse qu’au quotidien et je me gâtais avec une pièce de viande de meilleure qualité qu’à l’ordinaire. Mon souper, bien que silencieux, était bien agréable et je goûtais ces quelques jours de congé supplémentaires, en meublant l’ennui d’une manière où d’une autre.
Je n’avais pas toujours été comme ça, mais le changement s’était effectué malgré moi et je n’y avais vu que du feu. Dès mon premier Noël loin des miens, après mon exil volontaire pour raisons professionnelles, je m’étais retrouvé seul et avais été le premier étonné au retour en janvier que tout le brouhaha et le besoin d’en faire trop ne m’aient pas manqués. Je n’avais pas d’enfant, pas de conjointe, peu de relations, donc aucune raison ou occasion de célébrer. Moi qui avais toujours plains les pauvres gens seuls à Noël, passés de l’autre côté j’y avais trouvé un certain plaisir.
Ce Noël-là, le énième loin des miens, ne s’annonçait pas différent des autres. Les derniers jours de travail avant le congé des fêtes avaient été pour moi un exercice savant de tauromachie afin d’éviter les cornes d’abondance remplie de souhaits, d’accolades et de germes en tous genres. Je me plaisais presque à être le plus désagréable possible afin d’être évité. On haussait les épaules pour une année de plus et je suis certain que j’étais un sujet de conversation des mauvaises langues autour de la machine à café.
Malgré tout, mes efforts ne pouvaient m’éviter certaines rencontres. Mon patron, entre autres, s’est planté dans la porte de mon bureau afin de m’offrir une leçon sur l’esprit des fêtes, avant de m’accorder sa bénédiction et ses souhaits. Certains collègues ont su m’attraper alors que je me lavais les mains, alors que j’attendais pour mon café ou dans un ascenseur, mais rien ne m’avait préparé pour ma rencontre avec Édith.
Édith faisait partie de ces gens qui se confondent aux murs, qui disparaissent derrière une montagne de travail, qui ont ces petites photos d’enfants à leur bureau, bien en évidence. Elle ne m’adressait pas la parole, mais me saluait lorsqu’elle me croisait. Je ne lui connaissais pas d’amis, pas de vie et elle ne venait jamais aux soirées que la compagnie organisait. Toujours habillée de façon sobre, n’élevant jamais la voix, Édith passait pour un courant d’air. Elle n’était ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, ne dégageait que cette impression d’absence. Ses yeux semblaient éteints, sa démarche était lente comme si elle n’avait jamais de destination arrêtée et je ne l’avais jamais vu sourire.
Un matin, Édith s’est plantée, elle aussi, dans l’embrasure de la porte de mon bureau et m’a demandé directement ce que j’avais de prévu pour Noël.
- Rien.
C’était un pieux mensonge, peu éloigné de la vérité.
- Tu ne voudrais pas me rendre service?
- Ça dépend.
- On organise une soirée de Noël, avec les enfants et notre Père Noël est alité, incapable de se présenter.
- Et tu voudrais…
- Que tu le remplaces. Je sais que tu n’es pas tout à fait dans l’esprit des fêtes, mais au moins tu pourrais te rendre utile et faire le bonheur des enfants.
- Me rendre utile?
- Je n’ai pas envie de prendre des gants blancs, je n’ai pas le temps. Tu ne fais rien, j’ai besoin d’un Père Noël, alors je te demande de remplir ce rôle.
- S’il te plait?
- S’il te plait.
- Ok.
Je n’avais pas de bonne raison de refuser. Le Père Noël était un souvenir de mon enfance un peu flou, mais je sentais qu’il devait y avoir un sens à cette mascarade et j’espérais bien le retrouver. De plus, la compagnie ne pouvait me faire de mal. J’allais arriver déguisé, faire sauter quelques enfants sur mes genoux, donner des cadeaux déjà choisis et puis disparaître. Mon souper pouvait se prendre à toute heure et mon vin allait m’attendre gentiment.
Édith était aux anges et m’a signifié son enthousiasme en me sautant littéralement au cou. Je me suis laissé faire, la chaleur d’une femme me manquait depuis si longtemps que j’en avais oublié la douceur. Il a fallu cette accolade anodine pour que je réalise que j’étais seul. Ce n’était pas que je désirais l’être, comme tout un chacun j’avais besoin d’amour, mais les astres ne s’étaient pas encore alignés pour m’offrir cette chance. Elle s’est rajustée, m’a lancé un sourire radieux, puis a tourné les talons. Il ne s’était rien passé, sauf dans ma tête, soudainement échauffée. J’ai repris place derrière mon écran d’ordinateur, mais le cœur n’y était plus. Je n’étais plus ce grincheux de Noël, mon rôle avait changé au sein de la fête.
La douleur de la solitude m’atteignait pour la première fois depuis longtemps sous la forme d’une boule dans la gorge qui entravait mon souffle de mauvaise foi.
L’évènement devait avoir lieu deux jours plus tard, elle devait passer me livrer le costume la veille et me donner alors les dernières instructions : heure, lieu, consignes de mère inquiète. Dans l’attente, je me suis surpris à pratiquer un rire tonitruant devant le miroir, à tester divers rembourrages afin de parfaire le costume s’il n’était prévu pour quelqu’un de mon gabarit chétif. Étonnement, j’y mettais du mien.
Comme prévu, Édith est venue chez moi, en coup de vent puisque les enfants attendaient dans la voiture. Rien en commun avec ce moment de tendresse spontanée qu’elle m’avait accordée, je n’étais plus qu’un instrument. Je ne me suis pas rembruni pour autant, la cause était plus importante que le déroulement du combat. Je devais être là en début de soirée, entrer sans frapper, rire haut et fort, déposer une poche de cadeaux remplie pour l’occasion, prendre place, faire respecter un minimum de discipline dans les rangs, accueillir les marmots sur mes genoux, leur poser la sempiternelle question, m’assurer de leur sagesse durant l’année, leur offrir une friandise, puis une fois l’inspection terminée, distribuer les cadeaux dûment identifiés. C’était assez simple. Elle m’a presque souri pour me remercier, du moins, ça y ressemblait.
Le jour venu, j’ai enfilé le costume (qui finalement était rembourré), ai accroché ma barbe blanche, mes favoris blancs, mes sourcils blancs, ma tuque rouge et je suis arrivé à l’heure devant la porte. Avant d’ouvrir celle-ci, une boule d’angoisse m’a pris au ventre : et si je n’étais pas adéquat? Et si un enfant se mettait à pleurer? Et si…? Mes interrogations étaient nombreuses, mais se sont toutes envolées avec les yeux écarquillés d’émerveillement qui se sont offerts lorsque j’ai passé la porte.
Ils étaient une quinzaine, assis par terre, écoutant une mère qui lisait un conte de Noël. Ils se sont retournés et m’ont vu. Aussitôt j’ai dû faire un effort pour ne pas en renverser un, ils étaient autour de moi et tentaient tous d’attirer mon attention. J’ai ri, sincèrement cette fois, sans préparation. Tel que prévu, j’ai déposé ma poche et j’ai commencé les entrevues. Sans grande surprise, ils avaient tous été sages, sans exception.
Après une demi-heure de ce scénario, tout était terminé et les enfants déballaient déjà leurs cadeaux. On m’avait invité à me changer au vestiaire et à prendre un verre. J’avais accepté. Un verre, pas un de plus. Ce n’est qu’en réapparaissant dans mes habits civils que j’ai réalisé que cette soirée n’était pas une soirée de Noël comme les autres.
Édith était là, les enfants étaient là, les mères étaient là, mais pas un homme. Il n’y avait que des femmes et des enfants, j’étais le seul de mon genre. J’ai attiré l’attention de celle qui m’avait invité et l’ai interrogée sur ce fait.
- Nous sommes toutes monoparentales.
- Et les pères?
- Tous absents.
- Pas un…?
- Aucun.
Je n’ai pas insisté. J’ai levé mon verre en sa direction et ai contemplé ces enfants maternés, bienheureux malgré l’absence de leur père. Les mères sont venues me féliciter, me remercier, me sourire, m’offrir ces baisers de bons vœux qui ne provoquent rien et je n’ai pas résisté, je n’en avais aucune envie.
Plus tôt que je ne l’aurais imaginé, les enfants ont disparu dans des chambres, sur un divan, sur quelques coussins posés par terre. Il était tard, ils dormaient tôt. Une deuxième soirée commençait. Les mères jasaient entre elles et étrangement, les enfants étaient absents de leurs conversations. Elles buvaient, riaient, buvaient encore. Certaines affichaient des joues rosies, d’autres s’appuyaient sur les murs. L’absence de mâle ne semblait pas les affecter le moins du monde. Elles faisaient avec ce qu’elles avaient et s’étaient construit un monde idéal malgré les morceaux manquants.
L’inévitable, cette peste qui vous prend malgré tout par surprise, est arrivé : on m’a demandé de refaire le Père Noël, pour le bonheur de mesdames cette fois. On en riait, on a insisté et j’ai dû disparaître à nouveau pour enfiler mon costume. Moi aussi, j’avais abusé du vin et j’étais particulièrement disposé à accueillir ces femmes sur mes genoux, sans arrière-pensée. L’idée du jeu m’amusait et je n’avais rien de mieux à faire, si ce n’était de boire du vin, ce que je pouvais aussi bien faire habillé de rouge.
Lorsque je suis sorti du vestiaire, elles s’étaient toutes mises en ligne devant mon « trône ». Bien qu’intimidé devant la situation, j’ai accepté de jouer le jeu. Je me suis installé et j’ai accueilli la première.
- Oh! Oh! Oh! Quel est ton nom ma jolie enfant?
- C’est Sophie.
- Et as-tu été sage Sophie cette année?
- Non Père Noël, j’ai été très vilaine.
J’ai compris que le jeu venait de changer. Les femmes riaient à gorge déployée et se préparaient toutes à me surprendre. Bien évidemment, aucune n’avait été sage. Elles s’amusaient même à me donner les détails de leurs mésaventures, comptabilisant les aventures, les fessées données et reçues, les dessous achetés et ceux déchirés. Elles me contaient une à une leurs ivresses, en me tirant la barbe, en m’arrachant un sourcil, en me retirant ma tuque. Toutes finissaient leur séjour sur mes genoux par un baiser tendre sur la joue. Celle-ci était désormais rouge de fard sous les baisers, rosie par le vin et cramoisie par la chaleur et l’émotion.
Édith était la dernière, la seule que je craignais un peu, parce que si l’inconnue pouvait s’amuser sans conséquence, Édith devait tout de même me croiser après le temps des fêtes. Étrangement, j’attendais ce moment. Sans m’en rendre compte, j’avais espéré cette rencontre, cette possibilité d’étincelle. Était-ce cette accolade qui avait semé cette envie? Sans doute, ou peut-être autre chose.
- Oh! Oh! Oh! La dernière, mais non la moindre.
- Dites donc Père Noël, me dites-vous que je suis grosse?
- Mais non, ma chère Édith. Dis-moi, as-tu été sage?
- Trop Père Noël, j’ai été trop sage.
- Ce n’est pas bien ça, ma belle Édith.
- C’est vrai que tu me trouves belle?
La question n’était pas posée sur un ton badin. Mon commentaire, bien que spontané, n’était pas dénué de vérité. Elle que je ne trouvais ni belle ni moche était devenue belle en une soirée. Il n’avait suffi que d’une proximité, d’une complicité, d’un peu de vin et de l’esprit de Noël pour qu’elle devienne belle à mes yeux. D’une voix normale, j’ai répondu.
- Oui, tu es belle Édith.
- Je sais ce que je veux pour Noël.
- Quoi?
- Ça.
Elle a tiré sur ma barbe, délicatement, en me regardant intensément dans les yeux. Une musique à commencer à jouer, mais je n’ai pas reconnu l’air immédiatement. Ce n’est qu’au moment où elle a posé ses lèvres sur les miennes que j’ai entendu les paroles et reconnu la chanson.
Moi, j’ai vu petite maman hier soir
En train d’embrasser le Père Noël…
Les astres étaient peut-être enfin alignés.

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