« - Bien sûr qu’ils vont compter tes adverbes, tes malgré que, et mesurer la taille de tes ellipses… c’est leur métier… Mais toi, tu n’es pas en train de te couper une robe de soirée, tu écris un livre… ! Ne t’occupe pas de ce qu’on écrit sur toi, que ce soit bon ou mauvais. Évite les endroits où l’on parle des livres. N’écoute personne. Si quelqu’un se penche sur ton épaule, bondis et frappe-le au visage. Ne tiens pas de discours sur ton travail, il n’y a rien à en dire. Ne te demande pas pour quoi ni pour qui tu écris mais pense que chacune de tes phrases pourrait être la dernière. Laisse-le gratter à la porte, il va se fatiguer, ou veux-tu que j’aille lui parler cinq minutes… ? »
Cette citation provient du plus grand Djian selon moi : Lent Dehors. Je l’ai ressortie parce qu’elle fait le lien entre le chef-d’œuvre qu’il constitue et son dernier roman : Impardonnables. Ce dernier est le retour du grand Djian, Djian avec un D majuscule, capitale qu’il avait perdue quelque peu au fil des ans, au fil de textes un peu plus faciles, plus simple parfois. À l’exception d’Impuretés et de Mise en bouche, bien sûr.
À plus de soixante ans, Djian a atteint son apogée, il sait écrire le salaud. Il sait écrire et ne se gêne pas pour nous en mettre plein la vue. Qu’importe les critiques mitigées ou carrément négatives, Djian écrit et est un maître de son art. Il n’a rien à envier à Hemingway, surtout pas sa fin tragique (je t’en supplie Philippe, ne te fous pas un flingue dans la gueule !).
Impardonnables, c’est le retour de Francis, le héros de Lent Dehors, sans être lui-même. Même ton, même voix, même nonchalance, vingt ans plus tard. Édith a été remplacée par Judith, alors qu’en fait elle est morte sous les traits de Johanna. Francis, l’écrivain, a perdu Johanna et sa fille dans un accident d’auto, sous ses yeux et ceux de sa fille Alice, elles ont brûlé d’un feu nauséabond qui le hante encore parfois.
Il s’est installé au Pays Basque et a refait sa vie. Sa fille unique, Alice, disparait. Son gendre, Roger, est un banquier imbécile et fini, par-dessus tout ça, il soupçonne que sa femme, Judith, le trompe. Il engage une vieille amie pour retrouver sa fille et le fils de cette même amie pour découvrir si sa femme commet réellement l’adultère.
Ce qui est merveilleux et dérangeant avec Djian, c’est sa façon de nous raconter l’agonie. L’agonie de la vieillesse, de l’écriture, de la mort, des relations humaines, du couple et des souvenirs.
Avec Impardonnables, c’est le retour des grands thèmes chers à Djian : l’écriture et les femmes. Les femmes comme dans tous ses romans et l’écriture comme dans Échine, Lent dehors, Vers chez les blancs, la trilogie Sainte-Bob, 37,2…
À propos de son écriture, il écrit :
« J’avais écrit mes derniers romans en forme de blockhaus, et les circonstances semblaient indiquer qu’il était temps d’avoir recours de nouveau à ces pouvoirs, quitte à y laisser quelques plumes. J’avais écrit des romans en forme d’inextricable forêt autour de moi […] ça n’avait pas toujours été facile, certains jours s’étaient révélés plus sinistres que la mort, plus déserts que les rues d’Hiroshima après le 6 août 1945 à partir de 8h16mn02s heure locale, plus stériles que la banquise – mais j’avais tenu les chiens et leurs mâchoires à distance – et sinon obtenu un succès mitigé en librairie. »
À propos du style, il ajoute :
« Il n’était pas facile d’expliquer comment l’on pouvait passer trente années devant une feuille blanche et encore moins que le moteur de cette folie était le style – ce gouffre, cette prison, cette tanière d’où l’on parlait de l’absolue nécessité d’une phrase, de sa beauté, de sa vibration secrète, sans ciller. Si je lui lisais quelques pages à vois haute, en manière de démonstration, j’avais le sentiment d’être face à un mur, d’être arrivé aux portes du désert. »
À propos de la difficulté d’écrire, d’être un écrivain :
« Rien n’était plus dur que d’écrire un roman. Aucune besogne humaine ne réclamait autant d’efforts, autant d’abnégation, autant de résistance. Aucun peintre, aucun musicien n’arrivait à la cheville d’un romancier. Tout le monde le sentait bien. »
Et
« Oh, je sais bien ce que tu penses. Que je n’ai pas l’air exercer une profession trop pénible. Tu n’es pas le seul, figure-toi. Mais je ne me plais pas. M’as-tu entendu me plaindre ? Je sais que beaucoup d’hommes sont debout dès l’aube, je sais que beaucoup d’hommes sont exploités par leur patron, je sais tout ça. J’ai conscience de tout ça. Je sais que des hommes voient leurs champs ravagés, leurs maisons disparaître dans un nuage de fumée, leurs écoles s’écrouler tandis qu’en apparence je reste assis à contempler le ciel comme un benêt. Ha ! ha ! J’aimerais qu’écrire soit aussi simple que la couture, j’aimerais qu’écrire soit aussi facile que ça en a l’air. Eh bien non, justement. Ne crois pas ça. Ne crois pas que ça tombe du ciel. Je dois y consacrer toute mon attention. Je dois me concentre au-delà du raisonnable. Je ne peux pas avoir de question que me taraude l’esprit. Comme le vol infernal d’une abeille autour d’un massif de fleurs. »
Sur ses relations avec sa femme :
« Dix ans de mariage nous laissaient sonnés, elle et moi. Singulièrement groggy. Incapables d’expliquer clairement ce qui nous arrivait. Comme anesthésiés. Nous ne parvenions pas à le formuler mais ne faisions pas semblant de l’ignorer »
Et
« Quand elle était là, je devais trouver un moyen pour ne pas rester inactif car je sentais aussitôt son regard peser sur moi. Surtout le soir, alors qu’elle profitait de la pénombre pour me dévisager – j’imaginais de mon côté que des mots s’inscrivaient sur mon front et qu’elle pouvait les lire et je ne le voulais surtout pas. »
Sur la jalousie que l’on imagine :
« J’avais de telles visions, de telles horreurs à l’esprit que j’en suffoquais presque. J’entendais presque les râles qu’elle poussait, les mots qu’elle glissait dans l’oreille de l’homme alors qu’elle transpirait sur lui. Impossible d’y échapper. Je m’assis, triturant un torchon. »
Sur l’incapacité de conjuguer l’écriture et les femmes :
« Combien d’écrivains étaient retournés à leur roman plutôt que se lancer à la poursuite de leur femme ? Les meilleurs, sans aucun doute. Les extralucides. Les grands maîtres. »
Et, pour respecter sa tradition parfois désabusée envers les femmes :
« J’augurais de forts pénibles instants à venir si l’on s’engageait dans cette voie – il allait devoir apprendre que se jeter aux pieds d’une femme ne garantissait de rien. C’était une de ces terribles leçons de la vie, selon les mœurs occidentales. »
J’aurais encore une bonne dizaine de citations merveilleuses à vous offrir, mais je m’éloignerais de la longueur supposée d’un billet de blogue (dépassée il y a deux pages déjà). Il ne me reste plus qu’à vous conseiller de lire Impardonnables, ou tout autre Djian, réflexion faite. Bien sûr, nombre d’entre vous trouverons son style moche et désordonné, certains cesseront de me lire, mais si j’arrive à convertir un seul de mes lecteurs j’aurai fait mon devoir, je pourrai dormir en paix.
« Rien ne valait vivre en bonne intelligence. Rien ne valait une fin qui ne tendît vers un peu de lumière. Rien ne valait une fin qui ne baignât d’injuste douceur l’autre rive du roman »
Philippe Djian
Impardonnables, Gallimard
Lent Dehors, Folio
Échine, J'ai lu
Vers chez les blancs, Folio
La trilogie Sainte-bob (Assassins, Criminels, Sainte-Bob), Folio
37°2, J'ai lu
Impuretés, Gallimard
Mise en bouche, Gallimard et Folio (BD et Poche)