Jean-Christophe, du haut de ses cinq pommes, s'est enfui du réveillon. Il en avait assez de se faire passer la main dans les cheveux, de se faire demander comment sont ses notes à l'école, s'il apprécie ses professeurs et surtout de se faire dire qu'il avait grandi. Il est le plus petit de sa classe, mais ça, personne ne s'en inquiète. Jean-Christophe trouvait qu'on lui accordait trop d'attention sans pour autant s'occuper de lui, alors il a pris son manteau et est sorti.
Ce n'était pourtant pas très différent des années précédentes, mis à part que c'était la première fois que Mamie n'était plus là. D'habitude, il finissait par se réfugier à ses côtés sur la causeuse et elle le protégeait des banalités. Il tenait ses balles de laine et elle lui tricotait des pantoufles en retour tout en lui racontant un tas de trucs qu'il ne comprenait pas. Si un fâcheux s'avançait, elle lui lançait un regard méchant et un "Tu vois pas qu'on est occupés? Repasse!". Jean-Christophe la trouvait sévère, mais l'aimait beaucoup.
Jean-Christophe parcourt les ruelles. Il aime l'éclairage, surtout ce halo autour des lumières de Noël. Il neige. Il ne fait pas froid ou il est bien habillé, il ne saurait faire la différence. Du haut de ses cinq pommes, les yeux enfoncés entre un foulard et une tuque, il regarde par les fenêtres des gens. Il regarde le Noël des autres.
À deux rues de chez lui, il voit une petite famille manger autour de la table. Il y a un sapin dans le salon, derrière, et des chandelles sur la table. Tout le monde sourit. La mère est habillée d'une grande robe, le père porte un costume, tandis que le jeune garçon a une chemise recouverte d'un chandail de laine et la petite fille une robe à froufrous. C'est parfait, comme dans un film. Jean-Christophe, lui, se contente d'accepter que sa mère lui peigne les cheveux et de porter des vêtements propres. Sa mère se maquille un peu, mais c'est tout. Ce n’est pas grave, elle est toujours la plus belle.
Un demi-coin de rue plus loin, il voit une mère seule avec sa fille. La fillette est plus petite que Jean-Christophe et sa mère l'a assise sur un bottin téléphonique posé sur un tabouret bistro. Ils sont à la cuisine, chacun de leur côté du comptoir. La fillette souris et rie et semble heureuse, la mère, de l'autre côté, est penchée pour avoir son visage à la hauteur de sa fille et souris aussi, mais avec mélancolie. Elle porte un jeans, un chandail usé, n'est pas maquillée, mais fait tout pour offrir un Noël comme les autres. C'est ce que Jean-Christophe voit, imagine, et il ne saurait se tromper.
À une rue de chez lui, Jean-Christophe passe devant une grande fenêtre sans rideau, pense d'abord qu'il n'y a personne, puis aperçoit un fin mouvement dans la pénombre et s'arrête pour observer. Il finit par discerner un couple de personnes âgées assis dans le noir, devant un téléviseur, collées l'une à l'autre, se faisant des sourires en se tenant les mains, les bras. Sur la table devant eux il y a pour toutes victuailles de petits biscuits, une théière et deux tasses. Ils n'ont pas l'air malheureux d'être seuls, puisqu'ils sont ensemble.
À quelques maisons de la sienne, Jean-Christophe entend un boucan d'enfer. Ce sont des jeunes, plus vieux que lui, qui dansent. Ils sont une dizaine, une vingtaine, ils dansent et tentent de se parler en se penchant à l'oreille de l'autre pour faire concurrence au fort volume de la musique. Dehors, deux jeunes grelottent en fumant. Soudain, on le voit. "Hey! petit!".
Sans savoir pourquoi, Jean-Christophe se met à courir. Il n'est pas loin de chez lui, il devrait arriver à ne pas se faire rattraper, ne sait même pas si on le suit, ne sait même pas pourquoi il a eu peur, pourquoi il se sent bizarre d'avoir regardé chez les gens. Noël n'est-il pas à tous?
Il arrive devant la porte arrière de sa maison, la porte qui donne sur la cuisine. Sa mère y est, seule, couverte d'un tablier, et elle s'affaire à tout préparer pour que les autres puissent se goinfrer. Ne voulant pas la déranger, Jean-Christophe ouvre la porte tranquillement. Sa mère le voit et cri de surprise.
- Où t'étais toi?
- Dehors.
- Ça fait longtemps que tu es parti? Tout le monde te cherchait, on a même remis les cadeaux.
Pour toute réponse, Jean-Christophe hausse les épaules. Sa mère le déshabille tranquillement, avec toute la douceur possible d'avoir, puis le fait assoir à la petite table de la cuisine, le flanque d'une assiette de biscuits maisons et d'un verre de lait.
- Pourquoi tu es parti?
- Parce que j'étais pas bien.
- Tu aurais dû venir me voir.
- Je sais, mais c'est différent...
- C'est différent des années dernières?
- Mamie n'est plus là.
Le visage de la mère de Jean-Christophe se crispe un instant, ses yeux deviennent brillants. Elle se remet à préparer des choses, mais de façon désorganisée, visiblement pour cacher son émoi. Elle se frotte les mains pour les enduire de farine, puis les essuie immédiatement parce qu'elle n'en avait pas besoin. Elle regarde par la fenêtre, immobile, puis se retourne vers Jean-Christophe.
- J'ai quelque chose pour toi. Attends ici, ce ne sera pas long.
Il est seul de nouveau. Il aime bien sa solitude. C'est quelque chose qu'il découvre tranquillement à son âge. Le départ de Mamie a peut-être hâté un peu les choses, mais il a l'impression que ce serait venu de toute façon.
Le reste de la famille fait du bruit dans le salon. Les verres s'entrechoquent. Ils parlent fort. Ils chantent faux. Ils s'obstinent, rient grassement, se tapent sur les cuisses. Jean-Christophe a peur de devoir y retourner, il ne veut pas, et si quelqu'un venait le chercher avant le retour de sa mère?
Heureusement, elle revient, avec un paquet: "Je voulais justement te donner ce cadeau sans les autres, ouvre".
Il l'ouvre, c'est exactement ce qui lui manquait.
- Mamie m'a appris, quand j'avais ton âge. Je me suis dit qu'il était temps que je m'y mette.
- Merci Maman, c'est les plus belles pantoufles que j'ai jamais eues!
Elle le sert contre elle, sans un mot.
Il sait, lui aussi l'aime. Lui aussi s'ennuie de Mamie.
Noël n'est plus pareil, mais reste Noël.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire