Il y avait une lampe au-dessus du bar et l'ombre des verres sur le mur m'était angoissante. Les formes étaient dénaturées, les reflets de la lumière au travers du verre ajoutaient un effet fantomatique. M'attarder à ce détail, c'était sensiblement la seule chose que j'avais à faire. Marc m'avait dit d'attendre, j'attendais.
Si au moins j'avais pu boire autre chose que cette bière "light", peut-être que j'aurais trouvé le passage du temps moins ingrat. C'était long et j'aurais bu n'importe quoi d'autre. J'aurais bien pris un whisky. Marc m'avait dit de ne pas me saouler et d'attendre. C'était inutile comme conseil, mais une belle attention. Le barman ne m'aurait sans doute pas fait crédit, c'était la première fois que je m'assoyais sur un des bancs, et je n'avais les moyens que de me payer de la "light". Au moins, j'avais l'ombre des verres pour m'occuper.
Demain allait être mieux. Je me promettais de faire une épicerie pour qu'on ne manque plus de rien. Je prévoyais acheter quelque chose de beau à ma femme. Demain, j'allais amener le petit voir un match de hockey. Demain, j'allais respirer. Ce jour-là, j'attendais Marc.
Au début, il ne voulait pas m'aider. Il disait qu'il y avait sans doute quelque chose que je pouvais faire. Moi, je ne demandais qu'à le croire. J'ai dû insister, lui parler de ce contrat dont j'attendais le paiement. Je lui ai dit que ce n'était qu'une situation temporaire. Il m'a cru et je me suis retrouvé là, à l'attendre.
Je n'ai jamais compris pourquoi la bière "light" est moins chère que les autres. Ce n'est sûrement pas simplement parce qu'elle est mauvaise. Ça doit jouer, mais ça ne peut qu'être ça. Enfin, c'était tout ce que je pouvais me permettre et encore; au rythme où je buvais, malgré mes grimaces à chaque gorgée, j'espérais que Marc ne tarde pas trop.
Il a fini par arriver, seul. J'ai eu chaud, j'ai bu pour me rafraîchir et j'ai grimacé de nouveau. La bière n'était décidément pas bonne. Il était temps qu'il arrive. Il s'est avancé vers moi et je lui ai demandé "et puis?". Il ne m'a pas répondu. Il est passé près de moi, comme s'il ne me connaissait pas, puis a été jusqu'au fond de la salle, scrutant les visages, puis il est revenu vers moi. Il m'a dit "suis-moi" et s'est dirigé vers la porte de sortie. Moi, ça m'embêtait de partir comme ça, parce que ma bière n'était qu'entamée et qu'avec mes moyens d'alors même une mauvaise bière restait un luxe. C'était un peu péché de l'abandonner comme ça sur le comptoir. Marc s'est retourné, et d'une voix plus forte m'a lancé "tu viens, oui ou merde?". J'ai calé la moitié de mon verre et l'ai suivi.
Il a contourné le bâtiment jusqu'au stationnement. Deux gars étaient appuyés sur une belle bagnole toute noire et toute luisante et fumaient des cigarettes. Ils se sont redressés à notre approche. Y'en a un qui m'a tendu une main, que j'ai serrée, en me demandant "c'est la première fois?" et moi, comme un con, j'ai répondu "oui, bien sûr". Il a serré ma main, alors que moi je n'y pensais plus. Le poing de l'autre mec s'est enfoncé dans mon estomac et je suis tombé par terre. Comme il tenait toujours ma main, le premier mec m'a aidé à me relever.
"Ça, c'est un avant-goût de ce qui pourrait arriver" il m'a dit. Il a aussi arrêté de me serrer la main, il était temps parce que ça commençait à me faire mal, et s'est essuyé sur son jeans. "Bon, tu veux combien?". Je reprenais à peine mon souffle et je n'avais pas songé à un montant précis, n'avais pas cru qu'on me le demanderait. J'avais mal au ventre, mais ça ne m'a pas empêché d'avoir les yeux plus gros que celui-ci. J'ai répondu, hésitant, "dix milles?". Il s'est mis à rire et m'a demandé pour combien de temps. J'ai dit "deux mois" et il a sifflé entre ses dents. "Dix milles, deux mois, c'est vingt-cinq à l'arrivée". Ça m'a fait un peu comme si on m'avait frappé de nouveau, mes genoux ont flanché et j'ai dû courir de nouveau après mon souffle.
"Heu... et si je disais cinq pour un mois?". Il m'a souri, m'a posé une main sur l'épaule et m'a répondu comme s'il était fier de moi "c'est déjà plus raisonnable, disons dix milles à l'échéance". C'était à prendre ou à laisser, je me doutais bien qu'il n'y avait pas marge de manœuvre, de possibilité de négocier et puis, j'attendais le paiement de ce contrait dont j'avais parlé à Marc.
"Je prends"
*
"J'ai fait l'épicerie et j'ai acheté quelque chose de beau à ma femme. On n'a pas été voir un match de hockey, mais on l'a regardé à la télévision au restaurant, tous les trois ensembles. Je n'ai pas été déraisonnable avec le reste, j'ai payé des dettes et survécu. Mais là, le contrat ne m'a toujours pas été acquitté. Ça ne devrait plus être long, une semaine au plus. Je vais payer, c'est certain. Et évidemment avec les intérêts.
Merci, mais est-ce que le coup de poing est nécessaire?
Ah si? bon"
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