lundi 9 janvier 2012

Le vol


J'ai constaté la première disparition après avoir tenté une bonne action. Je venais de tomber dans ma bibliothèque sur un ouvrage qui m'avait été prêté bien des années plus tôt et voulant le rendre à son propriétaire légitime, le lui renvoyai par la poste. Deux semaines plus tard, le colis me revint avec la mention "Inconnu à cette adresse". J'oubliai l'incident, remis le livre en place et rayai l'adresse de mon carnet.

Quelques semaines plus tard, nostalgique, je décidai d'inviter à souper deux couples d'amis avec lesquels j'étais jadis parti en voyage. Le premier numéro de téléphone que je tentai n'était plus en fonction, alors qu'au second on me répondit que ce numéro appartenait à une autre personne, et ce, depuis plusieurs années. Je rayai dans mon carnet ces deux entrées et fis une croix sur mon projet de souper.

Une semaine avant mon anniversaire, il me vint l'envie d'organiser une soirée monstre. L'urgence se fit sentir le dimanche et je souhaitais célébrer le vendredi suivant. Lundi, je fis imprimer des invitations et mardi les mis à la poste. Mercredi j'allai acheter l'alcool nécessaire pour délier les langues et jeudi je passai la journée aux fourneaux pour préparer des bouchées. 

Arriva le vendredi. J'étais si excité de revoir ces vieilles amitiés, que je me levai à l'aube et entrepris un grand ménage qui fut, à ma grande surprise, terminé bien avant midi. J'avais bien travaillé et décidai de sortir pour diner au restaurant pour mon anniversaire.

Le repas était bon, mais je ne fus pas capable d'en profiter : j'étais trop énervé. Allais-je avoir assez d'alcool? De nourriture? De chaises? La musique allait-elle convenir? Aurais-je dû avertir les voisins? Je revins en catastrophe, convaincu d'avoir oublié quelque chose, urgé d'être là avant un quelconque invité égaré qui se présenterait des heures à l'avance.

Il n'y a pas eu de soirée.

Je croisai le postier en arrivant chez moi. D'un sifflement entre ses dents, il me signifia que quelque chose de particulier était arrivé. J'eus peur, avec raison. Ma boîte aux lettres était pleine et quelques dizaines d'enveloppes avaient été déposées sur le pas de ma porte, ficelées pour ne pas s'envoler. Je pris le tout et rentrai en craignant le pire.

Sur les enveloppes, il y avait d'écrit : "Inconnu à cette adresse" et "Retour à l'expéditeur". Les premières inscriptions me chagrinaient, les secondes étaient dévastatrices.

Oui, j'avais été absent quelques années. Oui, j'avais eu à payer pour mes actions. Oui, on m'avait privé de ma liberté pour me faire comprendre qu'il y a des règles pour vivre en société, mais jamais, jamais on ne m’avait dit que la prison allait me voler. On m'avait volé mes amis, mes connaissances, mes relations, j'étais de nouveau en isolation.

Dans ma cuisine, seul, sans personne vers qui me tourner, dans mon deux pièces qui faisait peine à voir, j'ai réalisé que j'étais toujours en prison, mais que voilà : ma cellule était à peine plus grande et qu'il m'était donné de la rendre plus jolie.

On m'avait volé jusqu'à l'illusion de la libération.

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