Les sœurs Versault partageaient la même chevelure bouclée, les mêmes tailles et mensurations, les mêmes taches de rousseur, le même nez, les mêmes vêtements, le même appartement et les mauvaises langues disaient même hommes et vibrateurs. Si l'une n'avait porté les stigmates ingrats de l'âge aux coins des yeux, tous auraient conclu à la gémellité.
Comme pour faire un jeu de leurs ressemblances, elles travaillaient dans le même bureau, s'occupaient des mêmes tâches avec la même compétence, les mêmes capacités. Solidaires et inséparables, les hommes qui se risquaient à entrer dans leur bal se trouvaient rapidement relégués au second rôle, sans parler de certaines situations qui auraient pu être loufoques si elles n'avaient été tragiques. Ces situations, j'y reviens dans un instant.
Malgré toutes ces similitudes, les sœurs étaient de caractères opposés. Mylène, la plus jeune, était passionnée, expressive, tandis que son ainée, Isabelle, était posée, flegmatique. Certains posaient le postulat qu'elles étaient à la base identiques, mais qu'Isabelle, par la force de l'expérience et pour avoir rescapé sa petite sœur à de nombreuses reprises, avait fini par devenir sérieuse pour asseoir son influence sur cette dernière.
J'étais épris de la plus vieille, mais c'était la plus jeune qui me tournait autour. Un soir, dans un pub anglais, alors que j'étais un peu éméché, j'ai confondu l'une pour l'autre et me suis trouvé illico honni des faveurs de celle qui m'intéressait et dans les bonnes faveurs de l'autre.
L'erreur, d'autres hommes l'avaient fait avant moi. Dans la pénombre, toutes deux en jupes, elles aéraient les mêmes jambes, faisaient rêver de sommets identiques. Dans l'obscurité, à voix étouffées, elles parlaient du même ton. À contre-jour, la silhouette était la même. Sous un éclairage blafard, leurs parents eux-mêmes auraient pu les confondre. Mais je n'avais pas des intentions paternelles. Du moins, pas des intentions nobles.
J'ai embrassé Mylène, j'ai fait l'amour à Isabelle. Ce n'est qu'au matin que j'ai réalisé mon erreur, mais il était trop tard. En croisant l'ainée dans le corridor de leur appartement, j'ai réalisé qu'il ne me restait plus qu'une option si je voulais rester dans son ombre : aimer la sœur.
J'ai fait ce que d'autres auraient fait, en niant ces intentions sur la tête de leur mère. J'ai aimé l'ainée avec le corps de la cadette. J'ai embrassé la maturité sous les traits de la jeunesse. Je suis entré par une porte dérobée dans l'univers de celle qui me faisait envie, partageant leur intimité, leurs soupers, leur appartement, leurs confidences.
Je me suis damné parce que je ne pouvais me résigner.
Puis, comment aurais-je pu le savoir, j'ai gaffé. Un soir où nous avions partagé trop de bouteilles de vin, un soir où nous avions ri à en verser des larmes, un soir où l'air était tangible, palpable, je n'ai pas compris. Elles voulaient me tester, se jouer de moi pour tester ma chevalerie, mon esprit tordu de mec comme les autres.
Il venait d'y avoir un silence au dessus de la table. Un silence long, visuel, parcouru de volutes de cigarettes qui ne contenaient que ce qu'il faut de tabac. C'était un silence bleu, un ciel artificiel, une évasion en suspens.
Mylène était jeune, exploratrice. Elle était prête à tout, voulait tout essayer, connaître. Au lit, c'était une amazone, une fille sauvage, une expérience renouvelée, je n'avais rien pour me plaindre. Elle voulait faire ça à deux, trois, quatre, dix, cent et il n'y avait que moi pour la retenir, l'empêcher de repêcher n'importe quelle fille dans un bar.
Il venait d'y avoir un silence bleu et c'est Isabelle qui, tranquillement, a dit : "On pourrait faire ça tous ensemble?". J'étais dans un film tordu, un film porno aux accents pervers. J'ai vu, imaginé, dans un spasme visuel, quelques scènes dont je n'étais pas fier. Mylène souriait, sautillait sur sa chaise. Isabelle a défait un bouton de son chemisier, comme une invitation, un test. Elle a claqué des doigts, j'ai relevé les yeux. Elle souriait aussi. Un deuxième bouton a suivi le premier. Elle portait un balconnet classique, noir, un modèle indémodable digne de la naissance du vêtement, digne des années 60. La dentelle sur le bonnet, l'élastique sobre, la boucle sur l'endroit où les seins se rejoignaient.
Mylène n'avait pas cette finesse, et puis elle portait un cache-cœur. Celui-ci s'est envolé et s'est retrouvé sur le sol. Elle portait un soutien-gorge sans subtilité, doublé, blanc, à pois. Isabelle a continué son mouvement jusqu'au nombril, découvrant toute la splendeur de son sous-vêtement si longtemps convoité.
Je n'avais toujours pas répondu. Comment répondre à une telle invitation?
J'ai tendu la main en direction de l'ainée.
Deux minutes plus tard, j'étais sur le trottoir.
Elles ne voulaient pas s'envoyer en l'air, pas ensemble. Mylène ne voulait pas partager, pas avec sa sœur, pas son homme; le reste oui, pas lui. Isabelle ne voulait pas de moi, elle voulait plutôt se débarrasser de moi, m'exposer pour ce que j'étais : un imposteur.
Un imposteur qui considérait que la scène seule en valait la peine.
N'avais-je raison?
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