Elle avait des yeux... des yeux à vous y perdre. Des yeux qui n'en finissaient plus d'affoler mon GPS, des yeux qui me déboussolaient, des yeux qui me parlaient plus que ne l'aurait fait une fille comme les autres. Elle n'avait d'ailleurs rien des autres, rien pour me plaire, tout pour me déplaire, mais cette fille, quand je lui demandais "Tu sais que tu as des beaux yeux?" pour la forme, au lieu de me répondre se tortillait d'une façon particulière, qui voulait en fait dire "Moi? Vraiment?".
Parce que je n'étais pas le seul, nous étions légion. Nous étions des masses, des foules, des ligues entières d'hommes à patienter qu'elle pose son regard sur un heureux élu. Le trouble aidant, aucun n'avait le culot de l'approcher, ce qui la faisait souffrir du syndrome de la fille inatteignable, qui se trouve toujours avec de moches purs imbéciles n'ayant pour eux que l'absence d'égo et l'inconnaissance du concept de la chose à perdre, de l'impossible étoile.
"Moi? Vraiment?"
C'est pour cette fausse naïveté que je suis tombé.
Comme les autres.
Mais c'est chez moi qu'elle s'est retrouvée, ce soir de novembre, alors que je n'y étais pas.
Je suis rentré au retour du boulot, chargé de bouffe pour mon chat et de bière pour mon cas. Je n'ai pas fait attention aux lumières allumées, puisque je ne me donnais que rarement la peine de les éteindre, mais ce jour-là, c'était elle qui s'en était occupée.
Je l'avais laissée. Blasé, croyant qu'avoir atteint le sommet de l'Everest j'étais condamné à redescendre. Je l'avais quitté sans explication cohérence, sans justification sinon que celle que l'on offre quand on a rien à donner : je n'étais plus là. Là, c'était avec elle, c'était contre elle, en elle, sous elle, sur elle, la juxtaposant, la pénétrant, l'accotant et j'en oublie. Avec elle, il n'était qu'un rôle : le faire valoir. Je ne voulais pas être un truc que l'on accroche au mur pour montrer aux autres qu'on a du goût, je voulais d'un couple fusionnel où chacun grandit, chacun devient plus grand avec l'aide et le support de l'autre. Oui, pour mes amis, c'était un gain pour ma part, mais pour le reste du monde je n'étais là que pour sa grandeur, pour sa beauté, pour souffrir la comparaison.
Elle n'était pas entrée par effraction, à son départ m'avait pourtant remise la clé que je lui avais gracieusement offerte dans un moment de folie sentimentale.
- Comment t'es entrée?
Elle s'est contentée d'exhiber une clé, avec un sourire triomphant.
- Tu veux bien me la remettre? Et repasser la porte?
Je tendais la main. Mon corps, ma voix, le ton, rien ne pouvait laisser croire que j'étais tendre, que je pouvais flancher. C'était sans compter sur le pouvoir de la beauté, encore moins celui de la volupté.
- Bien sûr, viens la chercher.
La clé n'était plus là, elle venait de disparaitre entre deux globes maudits, deux seins qu'il m'aurait fait plaisir de revoir, de mordre de nouveau, de triturer, de torturer, de tenir ou même de simplement voir. J'ai maudit St-Eloy, patron des orfèvres, qui inclue heureusement les serruriers dans ses protégés sinon je n'aurais eu personne à maudire.
- Je ne jouerai pas ton jeu, donne.
Je tentais ma chance, sans vraiment y croire.
- Non.
Elle croisait maintenant les bras, rehaussant du coup les coupoles de sa poitrine. Le métal formait une enflure dans l'étoffe légère de son cache-cœur, à peine plus subtile que la dentelle qui dépassait, par pur défi.
- Comme tu voudras.
Je me suis avancé, ai tendu la main. Elle a décroisé les bras, a bombé le torse et j'ai pu recouvrer mon dû sans trop de difficulté. Je me suis reculé après coup.
- C'est tout?
- Oui, maintenant prend tes cliques et tes claques et fous le camp!
Elle a souri, s'est levée. J'ai cru un instant, pauvre con, qu'elle obtempérait. Bien sûr, rien ne pouvait être si simple.
Elle s'est levée et s'est avancée vers moi. J'ai reculé. J'ai reculé et elle s'est avancée de plus belle.
La salope.
J'ai reculé d'un pas, elle s'est avancée de deux. J'ai reculé de deux pas, elle s'est avancée de trois. Je n'ai jamais su maitriser les danses latines, le rythme sanguin. J'ai voulu reculer davantage, mais un mur s'est interposé entre mes convictions et cette femme qui ne voulait rien savoir des principes. J'ai avancé les bras, elle les a contournés. J'ai ouvert la bouche pour protester, elle est partie à la recherche de mes amygdales retirées, avec sa langue et un certain désespoir.
Je ne suis pas hypocrite, je ne vais pas vous dire que je n'appréciais pas. Je ne vais pas vous dire que je me suis dégagé et lui ai craché dessus. Oui, elle a eu droit à son lot de salive, mais elle est venue le cherche à la source. Et j'ai peut-être contribué avec un entrain qui n'est pas tout à mon honneur. Mais au moins, j'ai su faire un homme de moi, d'une certaine façon.
Mon chat est entré en scène. Si j'arrivais avec de la bouffe, c'était qu'il n'en avait plus et il voulait reprendre son droit à la parole et s'exprimer. Il s'est donc foutu sur le comptoir et par un hasard miraculeux, a décidé de nous présenter son dos.
Je me suis défait de l'étreinte inconfortable et j'ai défait ma braguette. Elle s'est passé la langue sur les lèvres. J'étais en manque, je n'avais connu de femme depuis elle et pour cause : elle était quelque chose. Mais une fois mon sexe libéré, celui-ci dans un angle plus que respectable, j'ai écarté la belle et approché l'animal.
- Désolé, c'est son heure.
Je n'ai même pas eu le temps de perdre mon érection, le temps de poser les mains sur le pelage de mon chat, qu'elle avait passé la porte. J'ai rengainé mon engin flétrissant à vue d'oeil et j'ai ouvert le sac de nourriture sèche.
- Tiens ma belle, ta récompense.
Et, conscient de mon ingratitude, j'ai ajouté:
- Demain, tartare pour le chat. Tu l'as bien mérité.
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