lundi 20 avril 2020

Le désir de Cassandre - 1



Tu me feras mentir, c'est le rôle de tout enfant. J'ai fait mentir mes parents, Hélène a fait mentir les siens, tu nous feras mentir.

Ce sera des mensonges blancs, mais non moins des mensonges. Nous t'aurons prévenu, nous t'aurons dit que, nous t'avertirons et chaque fois tu nous feras mentir. C'est ton droit, ton privilège, ton destin. J'y vais fort en utilisant destin, parce que c'est ce à quoi s'accrochent les parents. Nous souhaitons qu'un destin différent t'entraîne, te mène, te prenne par la main et te guide vers des sommets que nous ne pouvons qu'imaginer.

Tu nous parleras de tes aventures et là où tu verras des occasions nous ne verrons que des dangers. Là où tu verras des passions, nous n'anticiperons que des déceptions. Là où tu trouveras le bonheur, nous ne verrons que bombes à retardement.

Tu souffriras, comme nous avons souffert avant toi. Sauf que pour toi, ça aura des proportions bibliques. Pour toi, nous serons des vieux singes qui prêchent aux rocs parsemant les chemins. Pour nous, tu seras l'hirondelle qui annonce le printemps en vain.  Dans un monde où tout est à refaire, à rebâtir, tu seras l'espoir de demain.

Nous ne serons que les géniteurs de l'espoir.

Cassandre, si au moins c'était si simple.

Pour l'instant, tu n'es qu'une question.

« Quand est-ce qu'on fait un enfant? »

dimanche 19 avril 2020

Le désir de Cassandre - 0

0.
Il y a cinq ans, Hélène a eu un accident. Elle a été renversée par une voiture. Dès son arrivée à l'hôpital les médecins ont été clairs avec moi : son corps ne pouvait s'en remettre. Ils pouvaient conserver son cerveau en état de marche pour un certain temps, sans savoir si c'était pour des semaines ou des mois.

Un neuro-prothésiste m'a offert de stocker son esprit dans une machine, le temps qu'on puisse cultiver un nouveau corps à partir de l'ADN d'Hélène. Je n'ai pas hésité. Je ne le regrette pas.

Six mois plus tard Hélène sortait des soins intensifs avec une nouvelle anatomie. Elle n'était pas bionique, elle n'était pas surhumaine, juste le produit merveilleux de la science moderne. Son esprit dans un corps cultivé artificiellement dans une cuve de liquide visqueux.

C'était il y a cinq ans. Nous vivons toujours ensemble, mais voilà : son corps, bien qu'ayant l'âge technique d'une fillette, est celui d'une femme de trente-cinq ans. Et il fonctionne bien. Rondement. Son horloge biologique est sans faille.

Elle veut un enfant.    

lundi 23 mars 2020

Hélène en quarantaine - 137

Hier je n'ai pas pu écrire, je n'ai pas eu le temps. Au petit matin, avant le lever du soleil, un coup de feu nous a réveillés.

On pense que c'était un coupe de feu. Un claquement, comme celui d'un fouet, sans le sifflement.
Puis, les cris qui sont venus après étaient un indice non négligeable.

Qu'est-ce qui s'est passé? Est-ce que c'est une expédition nocturne d'aventureux comme moi, qui essaye de trouver des choses utiles pour survivre? Est-ce que c'est des criminels qui profitent de la situation? C'est ce que c'est EUX qui commencent à perdre patience?

Ce n'était pas un pneu qui éclate. Ça, j'en suis certain.

Ce qui fait qu'au matin Hélène m'a souligné qu'on était au rez-de-chaussée et que pas grand-chose ne nous protégeait de la rue.

C'est con, jusqu'ici je n'y avais pas pensé.

Jusqu'ici je ne m'étais pas vraiment soucié de notre sécurité, j'étais simplement en mode survie.

Première chose : les fenêtres. On ne voulait pas les barricader, c'était notre seule source de lumière, mais en même temps ce n'était que du verre qui nous séparait de l'extérieur. Le jour, je ne me souciais pas vraiment de ce qui pourrait arriver. Pas pour l'instant. On est là, on est éveillés et personne n'oserait faire du bruit et attirer l'attention. Mais la nuit...

On a quelques outils, mais on n'est pas équipés pour faire énormément de choses et puis nous n'avons pas de matériaux. Ce n’est pas comme si j'étais bien manuel avant tout ça. Je me débrouille depuis, mais avec les moyens du bord, sans instructions, sans vidéos en ligne pour m'éclairer.

C'est étrange de tout réinventer.

J'ai pensé à des volets. Pas à l'extérieur, parce qu'il faudrait sortir pour les installer, mais à l'intérieur. Des volets, c'est assez simple : une planche, des pentures, un crochet.

On n'avait rien de tout ça. Ou du moins, rien qui ne servait pas. Hélène m'a fait réaliser qu'on avait des portes à l'intérieur. Des portes qui ne servaient à rien, puisqu'on laissait toujours tout ouvert. Des portes qui pouvaient devenir des volets.

Nous les avons décrochées et avons été chanceux : la largeur de celles-ci était la même que celle de nos fenêtres. Ça nous a pris la journée à installer. Il a fallu déplacer quelques meubles pour avoir l'espace pour les ouvrir et fermer, mais là on était enfin protégés pour la nuit.

Hélène a fabriqué des crochets de fortune avec de vieux cintres en métal.

Ce n'est pas beau, mais ça devrait tenir ou du moins décourager ceux qui seraient tentés de nous envahir.

Pour la porte d'entrée, on a fait simple : une grande planche prise d'une bibliothèque, posée de travers sur 2 supports de bois de fortune. Une serrure médiévale.

Quand on a terminé, c'était déjà l'heure de fermer les volets.

Cette nuit, on a entendu des cris, encore. Pas de coup de feu, mais des cris.

Hélène a dormi comme un enfant.

Elle a même ronflé.

dimanche 22 mars 2020

Hélène en quarantaine - 135


Une bombe nucléaire est tombée dans le silence: Hélène m'a demandé si je voulais faire un enfant.

Si le monde est pour se terminer, pourquoi pas? Il faudra bien repeupler le monde après cette apocalypse. Et puis, un enfant, ça occupe.

Je n'ai rien dit : j'ai souri.

Parce qu'il faut sourire devant l'inconnu.

Et puis, parce que j'aime Hélène.

Je ne sais pas comment on va faire. L'argent... n'existe plus. Les soins de santé... je n'ai pas la moindre idée comment ça peut fonctionner. Est-ce que les hôpitaux sont encore ouverts? Est-ce qu'on pourra avoir un suivi de grossesse? Dans quelles conditions pourra-t-elle accoucher?

Autant je suis heureux, autant je m'inquiète. 

Et il faudra faire l'amour. C'est quoi la sensation quand on fait l'amour en sachant qu'il y a une résultante bien réelle? C'est quoi faire l'amour comme il y a 100 ans? C'est quoi faire l'amour quand on sait qu'on le fait potentiellement à 3?

J'ai la chienne de ma vie et ça fait du bien d'avoir peur de quelque chose que je sais.

À tout hasard, j'ai interdit à Hélène de penser brûler le dictionnaire. D'autres livres y sont passés (il faut bien alimenter le feu), mais pas celui-ci. Faudra l'éduquer ce marmot. Faudra lui apprendre des choses et on n'a pas vraiment de matériel didactique sous la main.

Faudra réinventer la pédagogie, les travaux, le programme scolaire, les activités parascolaires, faire des couches lavables, faire sans gardiennage (on y irait où de toute façon?!), deviner ce qu'il faut faire avec un enfant qui a des coliques (je ne sais même pas c'est quoi des coliques), deviner comment le nourrir à chaque moment de sa croissance, lui fabriquer des vêtements...

Oh merde.

Je l'aime Hélène.

Une chance.

samedi 21 mars 2020

Hélène en quarantaine - 132


Hier, avec les rations ils nous ont laissé un petit feuillet avec des recettes. J'étais tout excité quand j'ai vu qu'il nous montrait comment faire du pain (sans levure, à partir de levain). Puis, j'ai vu qu'il fallait préchauffer le four...

Je n'ai pas la moindre idée comment faire du pain sur un feu de fortune. On essaye de ne pas l'allumer trop souvent, parce que l'odeur de fumée reste dans l'appartement et que j'ai un peu peur qu'on suffoque. Sans parler du danger d'incendie. Je ne sais même pas s'il y a encore des pompiers.
*

Hélène a pris du mieux depuis deux jours. Comme ça, sans raison apparente. On a joué au frisbee dans le corridor avec des vieux CDs qui ne nous servent pas de toute façon. Elle voulait qu'on utilise des vieux vinyles, mais j'ai encore espoir de transformer la table tournante pour qu'elle fonctionne mécaniquement. Si les vieux gramophones le faisaient, ça doit être possible.

On s'est bien amusés.

*

Je regrette de ne pas avoir investi dans une bonne encyclopédie papier du temps que ça existait. Il y a plein de choses que j'aimerais savoir aujourd'hui, que j'aimerais faire et c'est l'accès à la connaissance qu'il me manque. J'étais trop sûr qu'Internet serait là pour toujours.

Mon esprit est décousu. Je pense à 1001 choses en même temps. Hélène me dit que je dois apprendre à faire avec, à me calmer, à me concentrer sur le moment présent et oublier le reste.

C'est drôle comme on s'échange les rôles. Un jour elle ne va pas et c'est moi qui en prends soin. Le lendemain c'est elle qui me garde la tête hors de l'eau.

*

Sans trop savoir pourquoi, je me suis mis à me poser mille questions depuis hier. Qu'est-ce qui a bien pu se passer? Est-ce qu'il y a une fin en vue? Comment se porte l'humanité? Est-ce qu'on nous a caché des choses? Est-ce que c'est encore un gouvernement qui contrôle le pays? Est-ce que c'est le même que lors des dernières élections? Est-ce que c'est légal cette façon de nous confiner à la maison?

*

J'ai surpris Hélène accroupie dans un garde-robe. Je ne savais pas quoi faire, alors je m'y suis installé aussi. J'ai refermé la porte. On est restés dans le noir un moment. Je me souviens d'avoir fait ça quand j'étais enfant. Y'a quelque chose de rassurant et d'horrifiant à être confiné dans un plus petit espace que l'appartement. L'obscurité fait du bien. On entend mieux la respiration de l'autre.

Après un moment, elle s'est déplacée pour se coller contre moi. Nous avons dormi un moment. Je n'avais pas eu aussi chaud d'elle depuis un temps. Ça fait du bien.

*

Hélène ne sait pas cuisine. Enfin, elle ne SAIT pas cuisiner. Elle cuisine, comme n'importe qui, mais ce n'est pas une grande cuisinière. Ça ne l'a pas arrêtée d'essayer toutes les recettes qui nous sont venues avec les rations.

Toutes, même le pain. Elle l'a fait dans une cocotte fermée qu'on a mise sur les braises vacillantes après avoir bouilli de l'eau pour le thé.

Deux heures sur les braises, jusqu'à ce qu'elles soient froides.

Quand elle a démoulé le pain sur la desserte, la fierté pouvait se lire sur son visage. Elle avait fait du pain. ELLE. Du pain.

Nous l'avons mangé en une demi-heure. Comme des ogres.

Il était infect.

vendredi 20 mars 2020

Hélène en quarantaine - 130

Au début, ça n'était que des rumeurs, démenties aussitôt. Puis, les médias on commencé à couvrir la chose sérieusement, tout en minimisant l'impact. Finalement, tout a déboulé. Du jour au lendemain, c'était la crise, c'était le scénario catastrophe, c'était... puis le silence.

Plus de journaux, plus d'internet, plus d'électricité. Personne ne sait ce qui est arrivé. Je dis ça, mais il doit y avoir des gens, mais ils n'ont simplement plus les moyens de le communiquer. Évidemment, quand tout s'est éteint, tout le monde est sorti dehors pour voir si quelqu'un avait de la lumière, de la chaleur...

Ça n'a pris que quelques heures avant qu'ils se mettent à passer dans les rues avec leur message en boucle gueulé par des haut-parleurs.

Restez chez vous, ne sortez pas, la situation est sous contrôle, d'autres instructions suivront.

Les instructions sont venues : restez chez vous, ne paniquez pas, de la nourriture vous sera livrée.

Quelques semaines plus tard, c'est devenu : ne sortez sous aucun prétexte, toute personne surprise dehors sera immédiatement arrêtée.

Alors, ça fait 130 jours qu'on est à la maison.

Hier, on a eu droit à notre sortie. 10 minutes. Il pleuvait des cordes. On est sortis quand même, Hélène et moi, parce que quelques soient les conditions, c'est mieux que de rester à l'intérieur. On s'est assis sur le balcon - on n'a pas le droit d'aller plus loin - et on s'est allumé une cigarette à deux. Notre consommation est d'une demi-cigarette chacun par semaine. Je ne crois pas que c'est ça qui va nous tuer.

On a passé les 10 minutes en silence, à se regarder et fumer. C'est drôle qu'on se soit regardé, c'est tout ce qu'on a à faire à l'intérieur et c'est la seule chose que nous voulions faire à l'extérieur.

Quand nous avons eu l'indication de rentrer, Hélène n'a rien voulu savoir.

- Je reste, qu'elle a dit d'une voix mi-résignée, mi-terrorisée.

Ils ont vite compris ce qui se passait et ils ont lancé un avertissement.

- Allez viens, sinon ils vont t'embarquer.
- Qu'ils m'embarquent, ça ne peut pas être pire.
- On ne sait pas Hélène... on ne sait pas.

Elle m'a regardé une dernière fois, avec un regard parsemé de haine, de ressentiment. Elle m'en voulait, mais elle est rentrée. Derrière la fenêtre, je les ai vu passer à la maison suivante.

Hélène ne lit plus le dictionnaire. Elle ne fait plus rien en fait. Elle reste là, assise devant la fenêtre, le regard vide. C'est à peine si elle mange. Du matin au soir.

C'est le silence qui est le pire. Pire que de l'entendre réciter le dictionnaire. Avant, on avait les bruits de la ville, les oiseaux dehors, les machines de la maison qui vrombissaient le chant du confort matériel.

Là, rien. Hélène ne lit plus.

Et ça fait un moment que je n'ai pas entendu un oiseau.

jeudi 19 mars 2020

Hélène en quarantaine - 126

Voilà 4 mois que nous sommes à la maison. Et ça fait 3 jours que nous n'avons pas eu notre tour. 3 jours. Une éternité.

Le moindre recoin de notre appartement est immaculé. Nettoyé, poli, impeccable. L'appartement est scellé et dégage une odeur de vinaigre blanc. Il n'y a plus rien à faire. Plus vraiment. Pour passer le temps, Hélène lit le dictionnaire à voix haute. C'est le pire des sons, mais faute de musique ça meuble l'air.

Il y a un an, je vous aurais dit que vivre sans électricité, que vivre sans liberté était impossible. Voilà six mois que ça dure, 126 jours que nous sommes interdits de sortie, 3 jours que nous n'avons pas eu le droit de prendre l'air.

Les rations nous sont distribuées une fois par semaine. Il y a trois coups à la porte et nous n'avons pas le droit d'ouvrir avant 5 minutes. Avant qu'ils soient plus loin.

Toujours la même chose : de la farine, de l'eau, de l'huile, un fruit, un légume, une protéine. Jamais de viande. Rien de vraiment périssable. Sans électricité c'est un peu plus difficile de cuisiner un festin, mais on se débrouille.

On a aménagé un petit coin pour faire un feu dans le sous-sol, sur le béton, près d'une fenêtre pour évacuer la fumée. 

Parfois la nuit je sors pour faire les vidanges. Les gens continuent à jeter des trucs. Moi je ramasse, je répare, je bidouille, je trouve de nouvelles utilités. Lorsque je suis chanceux, je trouve des restants de bouffe.

Je prends tout. 

Si j'étais pris, ils m'emmèneraient avec les autres. Personne ne sait vraiment où ou pour combien de temps. Je fais attention.

Il y a un bac dans le fond du sous-sol, sous une autre fenêtre, ou tout fermente. Les restes de table, les restants de bouffe trouvés et ce qu'on récupère d'eau lorsqu'il pleut. 

L'odeur est infecte, mais je crois que j'ai trouvé le moyen de distiller tout ça. Pour l'instant ce serait sans doute toxique de nous y risquer, mais lorsque ce sera de l'alcool pur... ce ne sera peut-être pas bon, mais ça nous aidera à oublier. Et puis, si on se blesse, on pourra désinfecter. 

On avait une tonne de carton au sous-sol, avant tout ça. On l'a déchiquetée avec ce qu'on avait sous la main : couteaux, bouts de métal, ciseaux... et on a fait macérer. Après 3 jours, les fibres commencent à fermenter et on peut en extraire une pulpe assez fine pour être étalée sur un vieux moustiquaire. Ça sèche et ça devient du papier. Pour l'encre, on utilise de la suie et de l'huile. C'est pas ce qu'il y a de plus stable, ni de plus facile à utiliser, mais j'arrive à écrire.

Ça me manquait. Et le temps ne manquait pas. Alors on s'est donné le moyen de consigner tout ça.
Heureusement c'est l'été. Il fait chaud. Je ne sais pas comment on va passer l'hiver s'il faut se rendre jusque là. Il fait parfois trop chaud, mais quand il le faut : on se promène à poil. Y'a personne pour nous voir de toute façon, même les rideaux ouverts. Il n'y a personne dans les rues. Sauf pour les rations et les sorties. Et ça fait 3 jours qu'on ne nous a pas donné le droit de sortir.

Hélène en est au « S ». C'est le bout que je préfère. Sa voix, sa façon de tourner ces syllabes... c'est bon. C'est sans doute la seule partie du dictionnaire que je suis encore capable d'écouter. 

Et elle s'arrête. Il n'y a plus vraiment de lumière. J'écrivais devant la fenêtre, je ne me suis pas rendu compte que c'était de plus en plus difficile.

Je recommencerai demain.

127...

vendredi 14 février 2020

Fille, y'a longtemps

Fille, aujourd'hui c'est la St-Valentin et j'ai pensé à t'occuper pendant que tu attends le livreur qui va venir te porter le bonheur à ta porte. 



C'est le 14 février et peut-être que tu as attendu toute la journée qu'un bouquet de roses viennent changer ta vie, ou juste une carte pour que ce soit un peu moins moche de voir tout le monde sourire. Sans doute que ça fait un mois que ça t'écœure de voir les cœurs partout et que tu as vraiment hâte à demain pour que les lapins de Pâques prennent leur place. Certainement tu n'as pas envie qu'on te parle de la St-Valentin aujourd'hui.

T'es vraiment pas chanceuse: je vais t'en parler.

Je n'ai jamais été du genre à capoter pour cette journée-là. Oui, bien sûr je l'ai souligné parce que sinon je tombais dans la case du chum-qui-n'y-a-pas-pensé alors que j'étais réellement dans la case chum-qui-s'en-fout, mais je ne me souviens pas d'avoir offert des fleurs ou d'avoir amené ma blonde au resto.

Du moins, pas cette journée-là.

Le reste de l'année, peut-être.

À sa fête, sans doute, parfois.

Mais à la St-Valentin? Pourquoi? Est-ce qu'il y a une autre fête aussi commerciale? Aussi loin de ses origines? À part Pâques, Noël, la St-Jean, la fête du déménagement et l'Action de grâce? Allez, je t'écoute.

Bon, tu vois?

(J'écris ça en cuisinant des sushis pour ma blonde qui travaille ce soir. Si elle n'a pas faim en arrivant - si elle a soupé - ben elle aura un lunch de sushi pour la job demain. Tsé, ça coûte pas cher de faire des sushis soi-même, pi ça fait plaisir. C'est l'intention qui compte. Ça et ne pas tomber dans la cas chum-qui-n'y-a-pas-pensé).

La St-Valentin a ses bons côtés remarque : ça fait une journée où les gars qui n'ont pas de couilles peuvent oser avec un prétexte (je le sais, j'ai été ce gars il y a... ... ... très longtemps). C'est aussi la meilleure journée de l'année pour les fleuristes (avec la fête des Mères) et la seule date où l'allée des cartes de souhaits du Jean Coutu est impraticable (le reste du temps, on se demande à quoi elle sert).

C'est le jour où les gars se sentent cheap de ne pas en faire assez (quoi qu'ils fassent) et les filles s'en veulent d'en attendre davantage (quoi que soit l'attente de base).

Mais bon, disons qu'on oublie le côté mercantiliste de la chose et qu'on oublie l'origine de la fête (ce que personne ne sait anyway) : c'est une belle journée.

Pas BELLE belle, mais belle. Il fait froid comme ça ne se peut pas, y'a encore de la neige partout, c'est pas encore la saison où il fait clair après 18h, pas moyen de commander du resto sans attendre plus d'une heure, l'allée des mousseux est vide à la SAQ et par-dessus tout y'a peut-être personne qui a pensé à te dire qu'il t'aime aujourd'hui.

Alors, je vais le faire pour eux : je t'aime.

Je te connais pas (ou peut-être que si!?), mais tu es rendue à cette ligne dans ce billet sur la St-Valentin, alors je t'aime (bon, peut-être que le délai de livraison est vraiment long et que c'est la seule raison pourquoi tu me supportes, mais c'est la vie).

Et quelqu'un d'autre devrait t'aimer : toi.

Est-ce que tu t'aimes?

Ça parait con, mais j'ai appris récemment que c'est pas aussi simple que ça s'aimer. Ça demande d'accepter un paquet de choses qu'on essaye toujours de changer. On s'entend, je m'apprécie, mais est-ce que je m'aime? Est-ce que tu t'aimes?

Et est-ce que tu es reconnaissante de l'amour qui t'entoure? De tes amis? De ta famille? De tes collègues (quand ils t'aiment, le reste du temps... ben t'es payée pour les supporter)? De tes animaux de compagnie?

J'ai 3 chats et crois-moi, de l'amour j'en reçois des masses... pour autant que je leur en donne. C'est assez donnant-donnant, mais ça me fait plaisir quand même.

Fille, le livreur va arriver bientôt.

Fais-lui un sourire en ouvrant la porte. Dis-lui bonjour. Dis-lui merci en fermant la porte. N'oublie pas de lui donner du tip (pas obligée de lui en donner plus parce que c'est la St-Valentin).

Fille, aime-toi. Célèbre l'amour en général aujourd'hui. Laisse faire les coeurs rouges, le chocolat et les fleurs.

Fais-toi un câlin.

Si tu t'emmerdes vraiment ou si tu en as envie, fais-toi l'amour.

T'es certaine au moins que ce sera bon et demain tu n'auras pas à changer l'eau de fleurs stupides.

samedi 16 novembre 2019

Maux en musique - 8

8

Fallait pas qu'elle s'en aille,
Oh je vais tout casser
Si vous touchez
Au fruit de mes entrailles
Fallait pas qu'elle s'en aille


Ses main appuyaient sur ma nuque tout à fait inutilement, je n’avais pas envie de décoller ma bouche. En fait, je serais resté là, à ses genoux pour le reste de mes jours. Boire à ses lèvres aurait été suffisant pour survivre. La douceur de sa chair, l’onctuosité de son plaisir coulant, la chaleur de son désir sous ma langue, ses cris étouffés et ses halètements sincères étaient autant de raisons de rester entre ses cuisses. J’aimais lui donner ces frissons.

J’ai continué un moment, alternant coup de langue et coups de dent, légers. J’ai attendu l’explosion, le bonheur en rafale, l’aboutissement en jets continus. Sa main semait le désordre dans mes cheveux, ses ongles forçaient la peau de mon cou, et son corps s’est cambré. L’ultime tremblement, la fin ou le commencement. Sa main si désireuse de passion m’a rejeté d’un geste vif, trop de jouissance, trop de force dans un moment d’égarement où le monde disparaît sous les yeux clos. Elle aurait probablement voulu que je recommence, mais pas dans l’immédiat, elle devait s’en remettre d’abord.

Je me suis relevé, j’ai senti la fin de ma jeunesse sur mes genoux. Mon dos n’était pas épargné non plus. Elle était superbe dans son abandon et moi je faisais pitié à voir. Égoïstement, j’étais assez satisfait de moi-même, mais elle n’avait aucune raison de m’en vouloir, puisqu’elle partageait ma fierté, quoique de façon plus charnelle.

Je me suis penché pour poser un baiser sur sa bouche. Les yeux mi-clos, elle me l’a tendue maladroitement, béatement. Le seul contact de ma peau contre la sienne a suffi à la relancer dans une vague de frissons incontrôlable. Difficile de ne pas être fier de moi.

J’étais impeccable, aucun besoin de me rajuster. Elle était toujours avachie sur un divan trop chic pour être beau. Sa robe gisait sans vie le long de cette couche de fortune, un peu de dentelle était accroché à ses chevilles. Le champagne s’était bonifié avec le mélange de fluide, j’aurais été tenté de le conseiller aux autres convives. Comme si elle s’éveillait d’un rêve impossible, elle s’est rajustée de gestes précis, quoique d’une lenteur sensuelle. Elle s’est relevée.

Elle m’a essuyé le visage de quelques traces de plaisir un peu trop apparentes, s’est regardée dans un miroir providentiel et m’a indiqué d’un œil triste que nous devions quitter ce salon privé. Ces pièces étaient conçues pour que puissent se rencontrer quelques personne d’affaires avides de confidentialité. Nous avions profité du discours barbant de mon éditeur pour nous éclipser sans attirer l’attention. J’avais besoin de me détendre, elle n’était pas contre.

J’ai respiré bruyamment, me suis allumé une cigarette et ouvert la porte. Une bonne centaine d’yeux se sont tournés vers moi.

- Le voilà! L’invité d’honneur de la soirée a dû se repoudrer le nez!

Rire de l’audience. En fait, la peau de mon visage venait plutôt d’être hydratée du plus naturel des fluides, mais j’ai cru bon de garder ce fait pour moi.

Mel se tenait derrière. Un chemin s’est ouvert pour me permettre d’atteindre l’estrade de fortune où m’attendaient un micro et mon embarras. Je serrais une main inconnue, saluait d’un sourire convenu, d’une moue polie. Les applaudissements et les bravos fusaient de toute part. L’hypocrisie avait fini par me submerger et me faire plaisir. Si mon premier lancement avait été plutôt discret, celui-ci tenait plutôt de la fête nationale, ou de la remise des Oscars. Smokings loués et robes achetées pour cette seule occasion. Je reconnaissais la moitié des visages pour les avoirs vus dans les journaux ou sur le petit écran. Des amis, j’en avais que trop peu autour de moi.

D’un pas ridicule, je suis monté sur le monticule de gloire, sur le bûché des vanités, en enjambant la scène. Mon éditeur a soufflé aux invités que j’aurais peut-être été plus avisé de suivre l’exemple de ma charmante compagne et emprunter les escaliers. Cinquante personnages triés sur le volet me faisaient face, attendaient avec impatience de m’entendre leur dire des mots aussi forts que ceux qu’ils avaient lus et critiqués.

Je suis resté silencieux, la foule a suivi mon exemple. La salle était immobile. Un serveur attendait à l’arrière que j’aie fini de parler pour se relancer dans l’assistance. Mel et mon éditeur étaient en retrait derrière moi, de chaque côté. Mel à ma droite, machin à ma gauche.

Presque inspiré, je les ai contemplés.

- D’ici, vous semblez plus petits.

Rires étouffés. Quelques coupes portées à des lèvres avides d’ivresse.

- Vous aimeriez que je vous dise que je n’ai pas préparé de discours et que je sorte dix pages de paroles inutiles, mais voilà, je n’ai rien préparé. Vous n’avez pas été mon inspiration, vous n’étiez pas là quand j’ai écrit ce livre, alors je n’ai rien à vous dire. Ce soir, vous allez boire un champagne payé par un éditeur intéressé par votre bonheur. Moi, je n’ai rien à vous donner.

Le pire est qu’ils ont ri. Soyez arrogant, déplacé, on ne vous aimera que d’avantage. Bukowski l’avait comprit avant moi.

- Ce roman, c’est ma vie, une suite de celle que vous aviez déjà entrevue. Ce roman, c’est moi. Je n’ai pas tenu compte de vos critiques, de vos coups de cœur, de vos applaudissements. Vous l’aimerez ou pas, ça n’a pas d’importance. Je vous remercie de faire semblant de m’écouter.

Et j’ai eu droit à l’ovation. Je suis descendu de scène, par les marches cette fois. Des mains se sont posées sur mes épaules, sur mon dos. Des femmes m’ont embrassé sur les joues, ravies de mon génie.
Le serveur s’est remis au travail. Machin a dit quelques trucs au micro, les têtes se sont désintéressées de moi et la musique a repris ce que le silence et ma voix lui avaient ravi.

Je me suis assis en retrait. Mel était coincée par de vieilles biques qui la complimentaient probablement sur sa robe ou sur sa chance de m’avoir. Personne n’est venu me tenir compagnie. J’avais eu raison de leur dire, ils n’étaient pas là pour moi.

**

J’ai poussé la porte, ivre. De la coiffe de Mel s’échappaient quelques mèches de cheveux rebelles. Je n’avais qu’une envie : continuer l’œuvre du champagne. Le bar maison m’a offert l’hospice attendu. Mel s’est enfermé dans la salle de bain pour son dé-toilettage de fin de soirée.

Péniblement j’ai traversé l’appartement pour m’asseoir sous la lumière chaude de la cuisine, ma pièce préférée. En pile sur la table se trouvaient le journal, les publicités et le courrier du jour. J’ai pris au hasard une lettre qui n’était pas une facture. L’adresse avait été écrite à la main. Curieux, j’ai déchiré l’enveloppe, en ai sorti une lettre. Une photo est tombée sur le sol, à l’envers.

**

Mon cher ami,

J’ai hésité un moment à t’écrire cette lettre. Pardonne mon écriture maladroite, j’ai perdu l’habitude de rédiger à la main, je suis plus habituée au clavier impersonnel. Je ne sais vraiment pas par où commencer, je sais que mon silence est plus simple. Si je ne t’ai pas écrit, ce n’était pas parce que l’envie me manquait, mais je ne savais pas quoi te dire. Alors, voilà.

Ton premier roman vient d’être traduit et fait fureur dans les librairies du pays. La longue tradition de littérature francophone poursuit son court et ici, tu es presque hissé à la hauteur des grands écrivains du siècle dernier. On te qualifie de génie et j’ai du mal à les contredire. J’ai dû faire venir ton nouveau livre en importation, je viens de le finir, j’ai adoré. Tu as une plume magnifique et je suis fière que tu sois le père de mon fils. Je regrette qu’il ne porte pas ton nom, tel que tu me l’as demandé, il aurait été si fier d’être de ta lignée.

Et voilà que j’en viens au sujet que tu devais redouter : ton fils. Il vient de souffler sa première bougie. Je t’envoie une photographie prise lors de son anniversaire. Je ne sais pas si c’est sadique de ma part, j’espère que Mel ne m’en voudra pas trop. 

Répond moi si tu en as envie, j’attendrai avec impatience.

Je t’embrasse

Maxine.

**

Mel était à mes côtés, je ne l’avais pas entendue venir. Elle s’est penchée pour ramasser la photo avant que je n’aie pu faire un geste pour la retenir. L’ivresse m’avait enlevé les réflexes nécessaires pour éviter ce moment désagréable.

- Maxine?
- Oui…
- C’est un beau garçon, quel âge?
- Un an. Je pourrais voir?

Elle gardait la photo en main, elles tremblaient. Ses yeux ne décrochaient pas du cliché. Le malheur pouvait tenir sur un si petit bout de papier.

- Il a tes yeux.
- Arrête, c’est impossible à dire à cet âge. Tu te fais des idées, tu cherches une raison pour souffrir.
- Pour souffrir? Mais tu t’entends? Entre bien dans ta petite tête que je ne souffre pas, je trouve seulement étrange de rencontrer ton fils.
- … je peux le voir?

Elle a jeté la photo sur la table. Comme si le côté imprimé était plus lourd, elle est encore tombée du côté opposé à l’image. Mel s’est tournée. Je suis resté interdit. La curiosité me torturait et me faisait mal. L’épreuve entre les doigts, j’ai pesé le poids de cet enfant qui, me disait-on, était mon fils. Léger et si lourd à porter.

Les yeux dans les yeux, je n’ai vu qu’un gamin âgé d’un printemps. Il n’était plus beau ou plus laid qu’un autre. En fait, il aurait pu être n’importe lequel.

J’ai reposé religieusement mon fils sur la table et suis allé à la rencontre de Mel.

Elle faisait semblant de dormir, je le savais. Je n’ai rien dit et me suis dévêtu silencieusement, respectueux de son désir de silence. Glissé sous les draps, j’ai posé mon bras autour de sa taille.

Elle avait dit vrai, il avait mes yeux.




vendredi 15 novembre 2019

Maux en musique - 7

7

Je regarde sur une chaise le journal du matin
Les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent
« Croit-tu qu’il va neiger » me demande-t-elle soudain
« Me feras-tu un bébé pour Noël? » 

Avec la fin de l’automne et le début de l’hiver venait un temps précieux où je pouvais, chaque matin, boire un café et lire le journal en sa présence. Nous chérissions ce moment d’intimité matinale. La librairie tournait d’une façon respectable et nous avions tout pour être heureux. Elle bossait suffisamment pour nous permettre de vivre aisément, et elle ne manquait pas une occasion de rentrer plus tôt pour me tenir compagnie derrière mon comptoir et me donner un coup de main. Quand les clients se faisaient rares, nous nous installions sur un divan posé dans l’arrière-boutique où on se faisait la lecture, quand on ne s’envoyait pas tout simplement en l’air.

Un matin, début décembre ou fin novembre, je me suis réveillé après elle, fait rare. Tout endormi, je l’ai rejoint à la cuisine où elle lisait déjà les titres du jour. Le café m’attendait, noir. J’y ai ajouté un nuage de lait et je l’ai regardé, radieuse. Elle était belle comme le jour qui se levait paresseusement, engourdi par le froid automnal. Je l’ai embrassé dans le cou, elle s’est détachée de sa lecture distraite pour lever les yeux. Triste et heureuse, je ne sais pas comment l’expliquer. J’ai entrevu les emmerdes à l’horizon, je me suis assis.

- Tu penses parfois à Maxine?
- Bien sûr.

J’ai prié, prié pour qu’elle n’aborde pas ce sujet en profondeur. J’ai hoché de la tête machinalement, peut-être en marquant un peu trop ma réponse. J’ai pris une gorgée de mon café, tiède.

- Tu penses à Simon?
- Qu’est-ce que tu crois? Oui, bien entendu, j’y pense parfois, mais sans plus.
- …sans plus…
- Ben oui… sans plus. Je ne peux rien y faire, j’ai une photo sur mon bureau d’un garçon qui vient de célébrer son premier anniversaire il y a quelques mois, qui porte un autre nom que le mien, mais qui est biologiquement mon fils. Sans l’aimer, je tiens à cette image que j’en ai.
- Oui, je sais déjà tout ça.
- Alors pourquoi on en parle? Ce n’est pas vraiment nécessaire. Ce n’est qu’une erreur de parcours, une brèche dans le parcours d’une vie.
- T’as une de ces façons de parler de ton fils… c’est pathétique.
- Pathétique? Mais qu’est-ce que tu voudrais que je ressente? Tu voudrais que j’aime un enfant qui n’est rien d’autre pour moi que la conséquence d’une baise alors que j’étais complètement allumé? Bien sûr, je minimise. Je ressens quelque chose pour la chair de ma chair, mais rien de plus qu’une tendresse filiale tout à fait légitime.
- C’est bien ce que je disais, tu es pathétique.
- Bon, je suis pathétique. Voudrais-tu en venir au fait? Pourquoi ramener ce sujet sur la table ce matin? On ne pouvait pas se contenter de boire un bon café, se dire que l’on s’aime pour une millionième fois et lire le journal? Fallait-il absolument que l’on aborde ce sujet encore, juste pour le plaisir de se torturer?
- Tu ne vois vraiment pas?
- Tu n’es tout de même pas jalouse d’une nuit passée avec une autre femme alors que l’on n’était même pas ensemble?
- Pourquoi pas? Je pourrais, ce serait légitime de souffrir du plaisir que tu as pu donner à une autre femme, mais ce n’est pas ça. Ce n’est pas le plaisir, mais ce qui en a découlé.
-…
- J’aimerais avoir des enfants de toi. Je t’aime et j’aimerais porter en moi le fruit de notre amour, aussi cliché que puisse être cette image. J’aimerais voir en toi le père de mes enfants, j’aimerais te voir leur faire la lecture, les garder avec toi à la librairie à la sortie des classes, leur apprendre à lire et à écrire, leur lire tes romans… j’en rêve, simplement.
- …
- Ne fais pas cette tête! Je sais bien que ça ne te dit pas, alors c’est pourquoi mon bonheur est si triste.
- Je ne sais pas quoi dire, à part que je n’y avais jamais pensé.
- Tu n’avais jamais pensé à avoir des enfants?
- Bien sûr que si! Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. J’ai pensé, et il m’arrive encore, que ce serait génial d’avoir des enfants, d’être père, mais je ne croyais pas que tu pourrais en vouloir de moi…
- Mais de qui alors?
- Arrête, tu comprends ce que je veux dire!
- Non, pas du tout. Il m’arrive de lire en toi, mais sur ce point tu es si distant que j’en suis incapable. Mais je ne demande qu’à comprendre.
- Je dois aller travailler dans quelques minutes, alors je vais essayer de faire vite.
- Ok, je t’écoute.
- J’aimerais avoir des enfants, j’aimerais qu’ils soient de toi, mais il ne m’était pas encore passé par la tête de les concevoir. L’idée est claire dans mon esprit, mais ce n’était qu’une idée, qu’un concept abstrait. Mes enfants vivent déjà en moi… c’est ridicule.
- Non… pas tant que ça… je comprends…
- Non, tu ne comprends pas, mais ça n’a pas d’importance, parce qu’on va avoir des enfants, autant que tu en voudras et on commence dès ce soir, si le cœur t’en dit.
- T’es sérieux?
- Bien sûr. Tu ne l’étais pas?
- OUI! Oui, mais je ne m’attendais pas à cette réaction.
- Mon amour, je suis désolé de t’avoir fait attendre.

Je l’ai embrassé d’un baiser amoureux, long et tendre. Je me suis levé, ai avalé le reste de ma tasse et me suis enfermé dans la salle de bain. Je l’ai entendu gambader dans la cuisine et crier sa joie en silence. J’ai posé mes mains sur le lavabo, la tête baissée.

Je n’osais pas m’affronter. Mon reflet m’appelait, j’ai levé la tête. Un homme d’une trentaine d’années, con comme un balai, me faisait face. Il avait une sale gueule, une gueule de salopard. Je lui ai craché au visage.

- Et t’arrives à te regarder dans un miroir…



jeudi 14 novembre 2019

Maux en musique - 6

6

Pour leurs noces de sang
13 cierges brûlent dans l'abysse 
St-Sulpice
Ou glisse
l'amoureux supplice

Je me suis réveillé sous l’effet de ses attentions expertes. Les yeux bouffis, le corps endormi, je profitais d’une langue agile qui caressait une salutation aurorale bien involontaire. Une bouche, des lèvres, que de bonnes choses.

J’ai joui les yeux fermés, la tête vide. Tout n’était peut-être qu’un rêve, pourquoi risquer de gâcher ce moment d’extase?

Elle connaissait mes goûts, mes préférences, m’octroyait toujours des petites folies démesurées le jour de mon passage à l’âge supérieur. Les années importaient peu, j’étais amoureux et c’était mon anniversaire. Une journée de congé exceptionnelle. J’étais heureux.

Nous étions heureux.

Mel avait dix jours de retard.

Je n’y croyais pas, mais elle y croyait pour deux.

Encore enroulé dans les draps, luttant contre le sommeil de toute ma nouvelle impuissance, j’ai senti son poids quitter le lit. Une porte s’est ouverte doucement en grinçant, puis une autre, puis la seconde s’est refermée. Le petit matin paisible d’une belle journée. Je n’avais même pas la force d’avoir des remords.

Elle allait se nettoyer, se bichonner, se crémer, se maquiller, tout ça pour que je la couvre à nouveau de sueur, de salive et de sperme. Son mascara allait couler sous ses yeux, sous des larmes de bonheur, de jouissances, de douleurs brûlantes de passion.

Son cri a déchiré mon bonheur et l’a jeté en l’air.

Mes yeux, mes jambes, mon être, j’ai eu mal. Toujours allongé, j’ai ouvert les yeux sur un plafond bien bas, bien triste, sarcastique par sa blancheur immaculée. Pas une tâche, que la pureté de toutes les couleurs, j’y ai cherché le rouge, le sang.

Sans prendre le temps d’enfiler ne serait-ce qu’une robe de chambre, j’ai suivi le chemin qu’elle avait emprunté un peu plus tôt. Une première porte, une deuxième. Celle-ci était barrée. Je l’entendais pleurer derrière. Des larmes de désespoir, de frustration. Je n’ai pas posé de question. Je me suis assis contre le mur, face à cette muraille qui nous séparait, qui séparait mon mensonge de sa tristesse.

Comment lui dire, comment lui avouer?

J’ai attendu. J’avais faim.

Mes paroles étaient inutiles, ne pouvaient qu’apporter la haine, le mépris. Je me suis levé et me suis habillé. J’ai accompli tout ces gestes quotidiens qui n’avaient aucun sens. J’ai pris place à la table devant un café noir. J’ai attendu une confirmation.

L’attente n’a pas été longue. Elle est sortie, merveilleuse dans sa nudité. La mine bien triste, elle regardait le sol, ses bras semblait descendre jusqu’au sol.

Une cordelette blanche pendait tristement entre ses jambes.

J’ai baissé les yeux à mon tour face à l’impudeur de l’échec.

J’ai baissé les yeux: j’avais encore l’impudence d’être là.


mercredi 13 novembre 2019

Maux en musique - 5

5

Je bois
 A toutes les idées que j'ai eu
 Je bois aussi dès qu'ils m'ont eu

Le souper sur la table, le vin tiré, il ne manquait plus qu’elle. Les chandelles brûlaient depuis déjà un moment, la cire coulait désormais sur la nappe. La lumière n’était plus tamisée, la musique s’était éteinte, l’ambiance était morte à petit feu.

J’étais ivre, une fois de plus. Elle ne me le reprochait même plus. J’ouvrais une nouvelle bouteille tous les soirs, puis une seconde, parfois même une troisième. Elle n’y était pas, elle n’y était jamais. Mes yeux livides ne rencontraient plus que rarement les siens, elle évitait mon regard.

Je venais de recevoir le dernier gros chèque de mon éditeur, de quoi m’offrir quelques mois de vacances, faire le tour du monde. Je voulais célébrer.

Je n’écrivais plus. Son retard, notre couple, nos enfants qui ne pouvaient naître, ma panne d’inspiration, j’avais bien des raisons de remplir ma coupe de nouveau et je ne m’en suis pas gêné.

Elle n’était pas vraiment en retard, puisqu’elle n’appelait plus pour me dire à quelle heure elle rentrait. J’avais espéré que pour un soir ce serait différent. Il m’arrivait encore parfois de vouloir repartir à zéro, refaire ce qui n’avait pas été fait, oublier ce qui était. Je croyais encore en nous, en elle. En fait je croyais en tout, mais je ne croyais plus en moi.

J’ai pris ma coupe, la bouteille et j’ai soufflé les chandelles agonisantes.

Je n’aurais pas pu lire, trop saoul, trop fatigué. J’ai ouvert la porte de mon bureau. Je n’y mettais plus jamais les pieds, ou alors pour y trouver la paix. Nous avions aménagé cette pièce pour qu’elle m’inspire, pour qu’elle soit digne du grand écrivain que nous avions cru que j’étais. Elle aurait probablement fait l’affaire d’Hemingway. Un bureau d’acajou imposant, une Tiffany délicate en coin, un fauteuil capitonné, un ordinateur portable branché en permanence, une bibliothèque insolente, emplie de bouquins avec des pensées, des sentiments, des vies, des pleurs. J’avais tout, je n’étais plus rien.

J’ai pris place, quelque chose me poussait encore à essayer. Une dernière gorgée et j’ai posé ma coupe. Mes doigts se sont perdus sur un clavier trop longtemps négligé. J’ai réfléchi un instant, puis j’ai réussi à aligner quelques mots et puis plus rien. Je n’ai même pas sauvegardé, j’ai replié l’écran sur le clavier.

J’ai pris ma tête entre mes mains et j’ai pleuré. J’ai pleuré cette femme que j’aimais tant. J’ai pleuré ces mots qui avaient disparues au fil des disputes, des reproches.

Elle était en retard.



mardi 12 novembre 2019

Maux en musique - 4

4


« Il doit lui dire: je t'aime
Elle doit lui dire: je t'aime
Je crois qu'ils sont en train
De ne rien se promettre
C'est deux-là sont trop maigres
Pour être malhonnêtes »

Un soir, je suis monté de la librairie et elle était là.

Rien d’insolite ou d’étonnant en apparence, nous vivions ensemble, mais elle n’y était jamais lorsque je finissais. Notre adresse n’avait en commun que notre lit et quelques moments glanés au hasard. Je rentrais tard, elle faisait toujours mieux que moi. Nous n’osions nous quitter, de peur d’avoir tort. L’échec de notre couple ne tenait qu’au temps passé. Comme le chantait si bien Brel « on s’habitue, c’est tout ». Nous nous étions fait l’un à l’autre. La présence de l’autre ne réconfortait plus, n’apportait plus rien à nos vies respectives. La facilité, voilà ce qui maintenait notre duo.

Assise sur le canapé de cuir, elle regardait un bout de papier froissé entre ses doigts. Elle avait bu, la bouteille était encore devant elle et son verre était remplit d’une dose triple de whiskey, sans glaçon. J’ai été assommé par l’air ambiant, lourd, chargé de malheur. J’ai pris place  à ses côtés après m’être servi un verre, prêt à entendre la sentence vicieuse, la surprise tortueuse du destin. Elle ne disait toujours rien.

D’un coup d’œil par-dessus son épaule, j’ai vu qu’il n’y avait qu’une quinzaine de chiffres sur le papier blanc, écrits d’une main tremblante.

- Tu comptes jouer au loto?
- Il faut que tu appelles ce numéro.
- C’est qui?
- Maxine.

Un chiffre pour l’interurbain, trois pour le code de pays, trois pour l’indicatif régional, encore trois pour l’échange de centrale et les quatre numéros finaux désignant une résidence particulière. Quatorze chiffres, alignés sans ordre apparent. Rien de bon ne pouvait m’attendre au bout du fil. Je me suis risqué à une question.

- Qu’est-ce qu’elle veut?
- APPELLE!
- Pourquoi tu cris? Tu ne peux pas m’expliquer à quoi je m’expose? Ça ne peut pas attendre?
- Je t’en prie, appelle, c’est tout…

J’ai compris que le dialogue était inutile, elle pleurait, encore. Nous ne parlions jamais de Maxine, trop de souffrance, trop d’essais ratés, trop de larmes les premiers jours de règles.

J’ai décroché l’appareil, puis après une légère hésitation, ai composé machinalement le numéro. Silence. J’ai cru que je m’étais trompé, que j’avais fait une erreur dans la composition. J’avais oublié que l’interurbain international prend un certain temps à s’aiguiller. Un déclic et une tonalité.

Une voix d’homme parlant un dialecte inconnu m’a répondue. À l’oreille occidentale, les langues orientales ont toutes les mêmes intonations. Je me suis risqué à dire le nom de Maxine sans trop y croire. On m’a mis en attente. J’ai regardé Mel qui tenait à présent sa tête entre ses mains.

- Oui?
- Maxine?
- Enfin…
- Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce qu’il arrive? Mel est dans un de ces états… Qu’est-ce que tu lui as dit?
- …
- Maxine? Toujours là?
- Oui.
- Ça va?
- J’ai eu un accident.

Sous mes yeux ont défilés les images d’une voiture explosant, d’un avion crashant, d’un train déraillant, d’un immeuble en flamme, puis d’un volcan en éruption, le mont Fuji en l’occurrence.

- Rien de grave j’espère?

Elle s’est mise à pleurer. Je ne l’avais jamais entendu en larmes. Dur et touchant.

- Maxine, parle-moi.
- Simon…
- Quoi Simon?
- Il était à mes côtés, sa ceinture était attachée, le coussin gonflable ne s’est pas ouvert, la voiture nous a percuté du côté passager… sous l’impact son cou…
- Maxine…
- Il est mort sur le coup.
- Je ne sais pas quoi dire.
- Alors ne dit rien. Je voudrais que tu sois à l’enterrement.
- Je ne peux pas, je… y’a Mel… la librairie… je ne peux pas… je ne peux vraiment pas, je suis désolé.
- Je t’en prie. J’ai besoin de toi, tu dois être là. Tu sais, je lui parlais de toi, il te connaissait, t’aimait…
- Arrête…
- Tu es… tu étais son père.
- Non, je ne l’ai jamais été.
- Je t’en supplie…

Je n’avais pas d’argument valable. Mel avait relevé la tête pour engloutir son verre d’un trait. J’ai eu peur, j’ai capitulé.

- … Je vais essayer. Je pars dès que je peux.

Elle m’a remercié et j’ai déposé l’appareil. Désemparée, les lèvres de Mel tremblaient. Elle me regardait, mais ne me voyais pas.

- Tu vas partir?
- Tu as entendu. Il faut que j’y aille.
- Bien sûr…
- Elle a besoin de moi.
- Évidemment…
- Ne fait pas cette tête. Son fils est mort, elle veut que je sois à l’enterrement. Je n’allais tout de même pas l’envoyer promener!
- Bien sûr que non…
- Qu’est-ce qu’il y a? Pourquoi tu me fais la gueule?
- Rien. Absolument rien. VOTRE fils est mort.

Sur cette remarque, elle s’est levée et est partie. Elle s’est enfermée dans la chambre. La vie a cette façon détestable de nous remettre sous le nez nos échecs. L’annonce de la mort de Simon lui avait rappelé dramatiquement nos efforts infructueux. Elle me répétait toujours qu’elle s’y était résignée, que la vie continuait, mais je connaissais ses mensonges. Je ne trouvais rien à dire pour la réconforter. J’aurais pu proposer l’adoption, mais je savais que ce qui lui pesait n’était pas de ne pas avoir d’enfant, mais d’être incapable là où une autre avait réussi.

Épuisé, je ne l’ai pas suivi dans sa retraite. Je me suis laissé bercer par le souvenir d’une femme qui lisait autrefois dans mon âme. J’ai terminé mon verre et m’en suis servi un autre. Je me suis endormi quelques minutes plus tard, légèrement étourdi.

**

J’ai dû dormir longtemps, trop longtemps. Le téléphone sonnait. Mel ne décrochait pas. Une voie criarde au bout du fil m’a invité à aller chercher mon billet au minimum deux heures avant l’embarquement. Je lui dis que je ne savais absolument pas de quoi elle parlait. Une certaine Mel quelque chose avait réservé cet après-midi un aller simple, était-ce une erreur? Je l’ai rassurée. J’ai raccroché.

Je me suis frotté le cou et me suis levé pour aller à la cuisine. J’avais besoin d’un café, bien fort, noir. Mel m’y attendait, le café était servi. Elle avait entendu la sonnerie. Je l’ai remerciée et me suis assis à table.

- Pourquoi?
- Pourquoi quoi?
- Pourquoi tu me fais la gueule, pourquoi tu angoisses, pourquoi tu organises mon départ? Et surtout, pourquoi un allez-simple?
- C’est ce que tu voulais, non? Je m’y attendais, j’ai pris les devant, voilà tout.
- Ça te fait plaisir que je parte?
- Non, je préfèrerais que tu restes, mais je dois comprendre. C’est tout à fait normal que tu parcours la moitié du globe pour aller consoler une femme dont tu n’as eu des nouvelles que deux ou trois fois en trois ans. Ah! C’est vrai, j’oubliais, c’est la mère de ton fils.
- Arrête, tu sais très bien que ce n’est pas mon fils.
- Mais de qui tu te moques? Tu vas partir, je vais rester et attendre que tu m’annonces que tu l’as si bien consolée, que Simon aurait pu avoir un petit frère! Tu ferais aussi bien de rester là-bas.
- Ma parole, tu es jalouse!
- Pas du tout.
- À d’autres!
- Écoute, ton vol est dans quelques heures, ta valise est prête et je n’ai pas envie de discuter. De toute façon, il n’y a rien à dire. Si tu veux je t’enverrai le reste.
- Viens avec moi.
- Tu es vraiment trop con!

Elle n’avait pas tort.

Ma valise m’attendait à ses côtés. Elle l’a prise et l’a déposé près de la porte. Elle m’a suggéré d’enfiler une chemise propre et de me raser. Je ne pouvais pas discuter avec elle, pas lorsqu’elle était dans cet état. Elle avait raison, pourquoi m’aurait-elle accompagnée? J’ai suivi ses conseils, sauf pour la barbe.

Une heure plus tard,  j’ai pris place dans la voiture, côté passager. Direction : l’aéroport. Une demi-heure de trajet, c’était long, trop long. Mel se cachait derrière un mutisme obstiné, exagéré. Elle faisait semblant d’être attentive à la route, elle-même n’y croyait pas.

Une heure avant l’embarquement, j’ai voulu un verre. Nous avons été au bar et nous sommes assis en retrait. Elle n’avait toujours rien dit depuis notre départ.

- Qu’est-ce que tu prends?
- Ça m’est égal.

J’ai commandé deux vodkas, doubles, sans glace. Rien de tel pour délier les langues et l’estomac.

Son visage s’est détendu au deuxième verre, la détresse prenant place, peu à peu. Un nouvel affrontement s’annonçait, m’effrayait. L’inévitable ayant ses attraits interdits, j’aurais voulu tenter ma chance, mais je ne trouvais rien à dire. Elle ne voulait plus en parler, je le savais. C’est elle qui a brisé le silence.

- Je t’ai glissé un carnet et quelques plumes, au cas ou…
- Je n’écrirai pas, j’aimerais, mais je n’y crois pas.
- L’exotisme, Maxine, la mort de ton fils, y’a de quoi écrire, tu ne crois pas?
- Peut-être
- Je te le souhaite, vraiment.

Pourquoi l’aurais-je contredit? Elle semblait sincère. Son piège se voyait comme un arbre au milieu d’un champ. Si j’arrivais à écrire alors que j’étais là-bas, elle profiterait de cette excuse pour éclater de nouveau, puisqu’elle ne suffisait plus à son rôle de muse.

Elle voulait que je fasse semblant de la rassurer, mais l’envie n’y était pas. Elle voulait me faire parler, trouver une faille. La partie était terminée. Plus avec elle.

Une voix bilingue a annoncé l’embarquement. Je devais partir.

- Je ne resterai pas, je déteste voir un avion décoller.
- Je comprends.
- J’en doute, mais tu es gentil de faire semblant.

Une autre femme m’avait déjà dit ça, peut-être elle.

Elle ne s’est pas retournée. Elle est partie. J’ai attendu un moment et me suis mis en route pour le quai. Pour la première fois, j’étais soulagé qu’elle ne soit plus là, je pouvais être ailleurs.



dimanche 10 novembre 2019

Maux en musique - 3

3


« Ils ont beau vouloir nous comprendre
Ceux qui nous viennent les mains nues
Nous ne voulons plus les entendre
On ne peut pas, on n'en peut plus
Et tous seuls dans le silence
D'une nuit qui n'en finit plus
Voilà que soudain on y pense
A ceux qui n'en sont pas revenus»

Une chambre d’hôtel ou une autre, toutes se ressemblent. Les lits faits au carré, les meubles sans poussières, les rideaux mornes, les papiers peints fleuris, les savons frappés du sigle de l’établissement, les rêves qui n’arrivent pas.

Le mini bar avait été regarni durant mon absence, à ma demande expresse. J’ai fait sauter le scellé inutile, ai tourné la clé providentielle et j’ai cherché l’ivresse en portion individuelle. Spiritueux à l’once, demi-bouteilles de vin et de porto, bières bon marché vendues à prix d’or. Je m’en foutais, la note était pour une autre.

Les fauteuils sont toujours trop moelleux, on s’y enfonce si vite que la chute est inévitable. J’ai bu à la bouteille, à la santé d’un enfant disparu. Le bras qui monte et descend, pavane pour un infant défunt. Prince d’un monde matériel, fils d’une reine en exil et d’un père absent. Il était déjà un peu mort avant d’avoir vécu.

Troisième et dernier jour loin de chez moi. J’allais, au petit matin, prendre une dernière voiture pour un dernier avion. L’aéroport allait être bondé de gens heureux, soulagés ou occupés. J’allais être seul. Maxine m’avait dit plus tôt qu’elle ne m’accompagnerait pas. Je l’ai embrassé et lui ai souhaité bon courage. Je ne croyais pas la revoir un jour, mais je lui ai tout de même dit à la prochaine.

C’est toujours dans ces moments de solitude recherchée que le héros de l’histoire entend frapper à sa porte.

On a frappé à ma porte.

Je savais qui était derrière celle-ci. Je savais pourquoi elle était dans ce corridor morne à attendre qu’une main charitable actionne le pêne de la serrure. Je savais combien il était facile de faire ce qu’elle avait en tête. Je savais que j’étais trop saoul pour résister. J’ai ouvert.

Il m’arrivait d’en avoir marre de vivre dans un film au scénario prévisible, de toujours savoir à l’avance ce qu’allaient faire les gens. Je savais qu’elle n’était pas nue sous son imperméable, mais je savais aussi que ses cheveux mouillés n’avaient rien d’irrésistible, alors pourquoi n’étais-je capable de résister ?

Je l’ai invité à s’asseoir sur le lit et je lui ai servi un verre de n’importe quoi. Elle l’a bu timidement, du bout des lèvres. J’ai bu vite et je me suis resservi. À quoi bon avoir toute ma tête ? Ce qui m’en restait allait être de trop pour la suite des événements.

Après un moment, ivre et reconnaissant de son silence, j’ai fait abstraction de sa présence. J’ai retiré mon pantalon, défais ma chemise et me suis glissé sous les draps.

J’étais couché, elle était assise à mes pieds. Une mèche de cheveux collait à sa joue. De son imper coulaient sur le drap des souvenirs de pluie. Puis elle s’est levée.

Bizarrement, j’ai eu peur qu’elle s’en aille, mais elle s’est déshabillée. Sans rythme, sans intentions, sans douceur ou érotisme, sans se tourner vers moi, elle a retiré ses vêtements un à un. Je l’ai regardé tranquillement, incapable de faire autrement.

Mes yeux brûlaient, mon estomac souffrait de mes repas incongrus, pris à des heures changeantes, et de mes cigarettes asiatiques aux goûts amers. Tous mes muscles étaient endoloris par la fatigue, par l’effort fourni, par ces marches funèbres d’un hôtel à un appartement, de celui-ci à une église, de celle-ci à un salon funéraire, de celui-là à un cimetière, pour finalement me porter jusqu’à cette chambre, de nouveau. Ma voix n’était plus qu’un souffle enroué. Malgré tout ça, je n’avais toujours pas sommeil.

Elle s’est allongée près de moi, je l’ai prise dans mes bras. Sa tête est venue se réfugier sur ma poitrine. J’ai caressé ses cheveux, distraitement, jusqu’à ce que sa respiration se calme, s’adoucisse, devienne régulière. Elle dormait. N’ayant rien d’autre à faire, ne pouvant trouver le réconfort dans une nuit emplie de rêve, j’ai profité du moment.

J’ai tiré le drap, pour voir sa peau, ses courbes. J’ai contemplé un sein écrasé contre mon ventre. J’ai regardé le sommet d’une fesse, une jambe repliée sur la mienne. J’avais déjà vu tout cela, mais il y avait si longtemps. Je me suis courbé pour lui donner un chaste baiser sur le front. Elle s’est réveillé et a levé les yeux vers mon regard pervers, ils étaient embués de larmes.

Son corps tout entier a ondulé pour se superposer au mien. Elle était désormais assise sur moi, me chevauchait d’un plaisir réconfortant. Le silence était assourdissant, seul le bruit des draps froissés contrastait avec ce vide immense. Elle montait et redescendait sur ce qui n’était qu’un réflexe de ma part. Je ne la désirais pas. Je pouvais sentir l’odeur de son sexe, de son désir d’abandon. Je pouvais voir ses seins aller et venir, une vague de plaisir naissant. Elle ne me regardait pas, elle ne me faisait pas l’amour. Elle tentait de revenir en arrière, de refaire l’improbable, de forcer le destin à reproduire ce qu’il avait fait par erreur. Elle voulait défier les dieux, leur dire qu’ils ne pouvaient pas reprendre ce qui était beau, ce qui était sien.

Je l’ai laissé faire. La fatigue me rendait imperturbable. Malgré la puissance de sa jouissance, la mienne ne venait pas. Elle s’obstinait, criait, griffait, ne s’avouait pas vaincue. Sa bouche, son cul, son sexe, ses mains, rien n’y faisait. J’éprouvais un plaisir coupable à l’utiliser, alors qu’elle croyait user de moi.

J’ai joui par dépit, par pitié. J’ai attendu d’être en elle pour qu’elle sente mon corps se contracter et jaillir en une multitude de sanglots inachevés. Elle n’attendait que cela. Elle s’est retirée, s’est mise en boule, les jambes en l’air. Je savais ce qu’elle faisait, mais je savais que c’était inutile. Je l’ai laissé rêver, moi j’en étais incapable. Je savais que ce cauchemar ne reviendrait pas une seconde fois.



samedi 9 novembre 2019

Maux en musique - 2

2

« Ça n’a rien à voir avec toi ou moi, y’a des choses, qui sont comme ça »

J’ai glissé entre deux pages un billet de spectacle déchiré, signet de fortune, avant de refermer mon livre. Je n’en pouvais plus. Je n’avais pas fermé l’œil depuis trois jours, ou si peu. Ma peau était grasse, mes cheveux en bataille, j’empestais la respiration et j’avais peine à me concentrer sur quoi que ce soit. Je me suis frotté les yeux. Ça m’a fait mal.

J’avais le pouvoir sous l’index, j’ai appuyé. Une fois, deux fois, trois, puis quatre. Une agente de bord est venue me voir, un peu agacée. J’avais soif. Scotch, double, n’importe lequel, ça n’avait pas d’importance. Je cherchais l’effet, voilà tout. Elle s'en foutait tout autant que moi.

Ne pas fermer les yeux, rester éveillé.

Voilà qu’on me tape gentiment sur l’épaule avant de me tendre un verre que je n’ai pas commandé, ou peut-être que si. J'offre un sourire de remerciement, le meilleur qui peut me venir aux lèvres. Je n'ai aucune envie de briller, de peur de sembler heureux.

Boire aux frais d’une compagnie aérienne n’est jamais aussi enivrant. Je regrette presque d’être en première classe. Un peu moins d’espace autour de moi, un banc un peu moins confortable, j’aurais été bien mieux coincé entre deux vacanciers ventripotents pour prendre une cuite anonyme. Je soupçonne que la conscience du vice vienne avec la sortie du portefeuille, avec les limites de celui-ci. Les cartes de crédit ne sont pas acceptées en vol, pas à mon souvenir, et c’est bien heureux.

En première, on ne vous pose pas de question, on vous sert votre consommation le plus naturellement du monde. On se fout que vous soyez poivrot ou inconsolable, vous avez payés votre passage assez cher pour avoir la paix.

L’ivresse fait son chemin en moi, sans jamais m’avoir réellement quitté, mais je ne ressens aucun plaisir à m’assombrir. Je me borne à boire, sans conscience, sans différence.

Maxine a insisté pour m’offrir ce siège. Elle ne vit pas avec moi, ni en moi, ne me fait pas rire et ne sait pratiquement rien de ma vie. Je suis devenu cet étranger nécessaire. Je n'ai été que l’instigateur, ou plutôt le provocateur, le géniteur de sa souffrance. Elle m’a réclamé auprès d’elle et je n’ai pas eu le cœur de lui demander si elle m’en voulait à présent que tout avait basculé.

Un autre verre, un autre alcool.

Faire des mélanges afin d’obliger mon estomac torturé à me garder éveillé. À l’abri des remords, encore quelques heures dans mon lit aérien, boire comme si ce verre était le dernier. Si je n’ai fermé l’œil durant mon séjour aux antipodes, ce n’est pas à cause de l'émerveillement devant une civilisation presque aussi vieille que le monde, devant ces lumières qui éclairaient le ciel et simulaient le jour en pleine nuit. J’ai senti qu’il n’y aurait plus d’aussi belles occasions d’oublier mon corps et mon existence. J’étais si petit dans mon impuissance et Maxine si grande dans sa tristesse.

À mon retour, je savais qu’il y aurait une femme à l’aéroport, celle-là même qui m’avait inspiré deux romans. Deux manuscrits publiés grâce à ses bons conseils, à ses relations, à sa connaissance du milieu. Pour le premier son aide avait été essentielle, pour le second, une béquille à mon succès naissant. J’avais enfin connu à mon tour l’heure de gloire. Les projecteurs m’avaient éclairés quelques temps, mon nom trôné fièrement au sommet des palmarès de ventes. Mel avait connu deux écrivains à succès. Il m’arrivait encore de penser à Jean, celui qui avait été mon ami, son premier mari.

Ce jour-là, cette même femme à qui je devais tout, cette même femme qui jadis avait été le centre de ma vie, ne m’inspirait plus que des soupirs. Mes aventures, ce voyage par exemple, me laissaient perplexes devant l’avenir.

Un matin, je m’étais installé devant l’ordinateur et puis rien : la page blanche. Contrairement à ce que j’avais entendu d’autres auteurs, ça ne m’avait pas angoissé, j’avais simplement jeté l’éponge et m'était fais plus de café.

À mes côtés nuit et jour, ou presque, elle me vidait de mon énergie, me pompait mes idées. La muse était devenue muselière.

De bonne foi, nous nous étions laissé prendre au quotidien. Nos moindres lieux communs se transformaient en d’orageuses disputes, terminaient par des séparations en silence. Je me le demandais où et quand j’avais cessé de la contempler sans m’en lasser. Toujours aussi belle, peut-être même d’avantage, elle n’était désormais guère plus qu’une photo mobile à mes yeux. Une image vivante, souvenir, copie pâle et usée de ce que j’avais vu d’elle et en elle. L’énergie qui nous liait hier s’était envolée, ne laissant qu’une complicité naturelle, banale, entre deux personnes partageant la même couche depuis trop longtemps.

Le temps. Relativité intéressante que celle du délai nécessaire pour que deux amoureux puissent en venir à s’oublier. J’avais peu à peu accepté la ritournelle incessante de notre ménage. Elle ne me le pardonnait pas. J’avais aussi délaissé les autres femmes, il n’y avait qu’elle et finalement, je crois qu’il n’y avait que moi.

Elle ne me le pardonnait pas.

Évidemment nous avions goûté au bonheur parfait. Mes écrits avaient connu un succès précoce, suffisamment pour me permettre d’ouvrir ma propre librairie et de mettre une grosse mise de fond sur l’achat de l’appartement au-dessus de celle-ci. Elle n’avait pas hésité à passer des nuits entières en ma compagnie pour aménager la boutique. Nous nous étions endormis au petit matin, fiers d’avoir travaillés côte à côte et de voir prendre forme mes rêves. J’en étais ravi, mes clients aussi. J’avais échappé aux années de vache maigres qui sont l’apanage des nouveaux commerçants. Je travaillais tous les jours de l’aube au crépuscule. Quotidiennement j’écrivais un nouvel horaire dans la porte, tenant compte du lever et du coucher du soleil. Si mes heures d’ouvertures étaient peu orthodoxes, mes clients si étaient habitué rapidement et avaient trouvé  l’idée originale. L’été je me levais tôt et je fermais tard, l’hiver j’inversais.

Notre nid était douillet. Nous ne croulions pas sous un luxe bourgeois, mais nous ne manquions de rien. Je fermais parfois en plein après-midi pour l’accompagner dans sa tournée des antiquaires où elle dénichait des merveilles. Elle marchandait toujours, que le prix ait été raisonnable ou pas, elle se devait de le faire, à mon grand étonnement puisque nous ne manquions pas d’argent. Son salaire nous permettait amplement de payer les traites de l’hypothèque, de renouveler notre ameublement, et la librairie subsistait largement pour le reste.

Mais désormais, le nid était aménagé depuis un temps et il ne m’arrivait plus de fermer durant le jour. Elle travaillait de plus en plus, de plus en plus tard. Pour nous éviter, nous prétextions l’occupation professionnelle. Nous n’avions plus nos vies à nous conter, nous nous connaissions depuis trop longtemps. Nous ne pouvions compter que sur nos lectures et nos rares sorties pour nous offrir le luxe de discuter.

Jamais un mot plus fort que l’autre. Nos amis nous enviaient ouvertement cette harmonie, ils ne comprenaient pas que nous avions simplement cessés de vivre.


**

Prétextant un mal de cœur attribué aux turbulences, j’ai voulu un autre verre. Cette fois, malgré le prix du billet, le personnel de bord m'a regardé d’un air désapprobateur, sans rien dire. Je n’avais rien pour ma défense, je ne pouvais me convaincre que j’avais une raison valable d’ouvrir la bouche. La réplique n’avait pas de but.

Jean me manquait. Aux grés des lancements et autres soirées mondaines, nous avions échangés quelques conversations polies. Sourires gênés et souvenirs hilarants, l’un de nous devait toujours absolument parler à un convive dans une autre pièce, s’éclipser. Nous vivions notre ancienne relation de façons stoïques, trop fiers pour nous avouer que nous étions cons et trop vieux pour jouer ce jeu, surtout pour une femme.

Son deuxième roman m’avait transporté, j’aimais son style, j’étais heureux qu’il l’ait écrit, celui-là. Malheureusement ce même style était trop différent de celui qui l’avait rendu célèbre, les critiques avaient détestés. Il était passé presque inaperçu, rare étaient ceux qui en avaient parlé ouvertement. En fait, ils n’en avaient pas parlé du tout. Tirage médiocre, éditeur distant, le laissant peu à peu sombrer dans l’inconnu. Son troisième, écrit sous un pseudonyme, était totalement passé sous le silence. Il n’avait plus la cote. Il ne l’avait jamais réellement eu. J’aurais aimé être à ses côtés pour le soutenir.

Finalement, Ève, s’était laissé séduire par celui qui avait été son beau-frère, au grand désespoir de Mel, sa soeur. Ils avaient tenu une espèce de conseil de famille, entre frangines, duquel avait résulté leur séparation. Elles ne se parlaient plus que du bout des lèvres, une à deux fois par année.

Il ne nous restait plus que quelques connaissances actives, ou ce que l’on appelle communément amis, faute d’un meilleur nom pour les désigner. Nous organisions des soupers plus ou moins réussis d’où je m’évadait à la moindre occasion. Quand je ne quittais pas les lieux, je me tenais à l’écart, à la cuisine, sous prétexte de préparer un festin, de surveiller un plat ou de me servir un autre verre. Il se trouvait toujours une femme pour venir me tourmenter, m’offrir une coupe de vin ou un coup de main. Bien vite elles déchantaient, je n’avais rien à dire sur ce roman qui n’arrivait pas. Ennuyés, effrayés par mes couteaux, découragés par mon attitude, elles finissaient par me quitter en haussant les épaules. J’avais réussi à devenir cet écrivain détestable, sans écrire une ligne de plus.

J’ai appelé Mel de l’aéroport, pas tant pour lui rappeler mon heure d’arrivée, qu’étrangement entendre sa voix. Il restait encore des moments morbides où je m’accrochais à ce qui avait été.

Mel et moi, c’était fini, depuis un bon moment déjà, ou était-ce hier? Je n’en savais rien. Inévitablement, l’un d’entre nous finirait par cracher le morceau et ne laisserait que des cendres. Le feu laisse des traces, des cicatrices. La passion avait été trop enflammée, la souffrance n’en était que décuplée.

Sa voix était étrange. Malgré qu’elle n’ait pas voulu de ce voyage, je le savais sans qu’elle n’ait eu à le dire, elle n’avait soulevé aucune objection. Elle redoutait à présent mon retour.
Jamais nous avions étés séparés plus de vingt-quatre heures depuis qu’elle avait fait demi-tour ce soir-là et m’avait découvert estomaqué d’avoir apprit que j’allais être père d’un enfant qui me resterait inconnu.

Nous venions d’avoir quatre jours d’introspection.

Loin des yeux, loin du cœur. Foutaises. Ce n’était pas ce qui nous arrivait. Mon absence, additionné des derniers mois passés ensembles, avait fait rejaillir l’oubli. J’avais cherché l’oublie au gré de mes préoccupations auprès de Maxine, elle, auprès d’un célibat forcé.

Ma première nuit loin de sa chaleur, j’avais été tenu éveillé par des images persistantes d’un autre homme dans ses bras. Je n’étais pas jaloux, je n’avais plus le droit de l’être, seulement furieux qu’elle profite peut-être de mon absence pour s’envoyer en l’air avec un étranger. J’aurais préféré qu’elle le fasse alors que j’étais à ses côtés. Tant qu’à être cocu, je préférais que ce soit sincère, difficile. Je ne me sentais pas particulièrement pousser des cornes, je n’avais aucune raison valable d’y croire, mais peut on réellement sentir ces choses?

Sa voie était différente. Sa façon de me dire qu’elle serait à l’aéroport à l’heure prévue trahissait une tristesse, non, plutôt une déception. Peut-être aurait-elle préférée que je reste loin, auprès de Maxine. Elle lui en voulait tant d’avoir eu un enfant de moi alors que, malgré tous nos essais, nous en étions avérés incapables. J’avais beau lui dire que ce n’était pas un enfant désiré, enfin, presqu’un accident, que je n’y était pas pour grand-chose, elle faisait la sourde oreille. Elle pleurait et je ne pouvais rien y faire.

Un autre verre, un dernier.

Il n’y avait plus de service, nous étions en approche. Je doutais. Une voix inconnue, surgissant des haut-parleurs au-dessus de nos têtes, invisibles, lui donna bientôt raison. Je l’ai remercié tout de même. Elle a souri, sadiquement.

Ma ceinture scellé, tel que demandé, j’ai repassé de mémoire les procédures dans l’éventualité d’un crash. Je n’ai jamais fait confiance aux avions.

La pression bouchait mes oreilles : le changement d’altitude. J’avalais avec difficulté ma salive, j’aurais aimé un autre verre, mais inutile d’insister.

Résigné, j’ai regardé à la ronde. En première, on ne s’inquiète pas, on a trop l’habitude des vols. Pas la moindre anxiété, agacement. Il est aussi normal pour eux d’atterrir que d’attendre que le chauffeur ouvre la portière d’une limousine de fonction. Je n’étais assurément pas le seul à souffrir des oreilles, mais chez mes compagnons, rien ne transpirait, alors que je suais abondement.

Un choc léger au contact de la piste m’a rassuré. Il ne restait que l’éventualité improbable qu’un pirate de l’air endormi ait attendue ce moment pour son office. Le plancher des vaches, enfin.
Paradoxalement, je n’étais pas pressé de descendre, j’avais peur de voir Mel, d’entendre ce qu’elle allait me dire ou pire : de ses silences. J’ai laissé des hommes en costumes et des femmes élégantes se hâter de faire la queue pour atteindre la porte. À retors, j’ai suivi la marche sous l’œil soulagé d’une agente de bord qui était peut-être celle qui avait dû subir mes soifs incessantes.

L’heure de pointe au centre-ville, voilà ce que j’avais en tête alors que j’étais dans le petit autocar qui nous transportait de l’avion aux bâtiments principaux. Il n’y avait pas assez de bancs pour tous. L’odeur acre de transpiration, les bousculades, les sacs à dos, rien n’y manquait. Le chauffeur s’en donnait à cœur joie, nous ballotant les un contre les autres aux grés de virages subis.

Descendu, j’ai marqué un temps d’arrêt. Je sentais la terre ferme sous mes pieds. Du béton, de l’asphalte, le tarmac, mais c’était le sol, sous une forme ou une autre.

Je ne me suis pas précipité pour chercher ma valise parmi le flot de bagages défilant sur le tapis caoutchouté. J’ai cherché un bar, il n’y en avait pas. Je me serais bien envoyé quelques verres, question d'épancher ma soif, ou faire comme si. Je me suis assis et j’ai attendu que la foule se disperse, qu’il ne reste plus que deux ou trois valises esseulées. Elles tournaient inlassablement, offrant à tous le spectacle de leur inutilité.

J’ai attrapé la mienne et je me suis mis en file pour le contrôle douanier.

Tout au bout de la chaîne humaine, des gens retrouvaient la liberté et se dirigeaient vers leurs parents, amis, chauffeurs. À chaque évasion, les portes coulissaient et laissaient entrevoir la foule impatiente. Bien malgré moi, j’ai cherché un visage connu. À quoi pouvait-elle bien ressembler? J’avais déjà oublié. Était-elle brune ou châtaine? Était-ce cette femme en robe ou celle-ci en pantalon?

L’estomac serré, j’avançais péniblement, vers ma vie normale, je n’avais aucun moyen de m’y soustraire. Les aéroports sont des prisons où l’on attend sa sentence, quel que soit notre côté de la barrière. C’était l’heure des visites.

Mon tour est venu. J’ai tendu le formulaire distribué dans l’avion, afin d’accélérer la procédure, à la main qui le réclamait. L’officier en fonction a lu rapidement mes réponses, les a survolé d’un œil absent, puis m’a demandé mon passeport. Je devais faire peur, j’avais oublié qu’il vaut mieux avoir bonne apparence pour ce genre d’épreuve. Je n’avais rien à voir avec ma photo officielle. Je ne portais pas la barbe sur celle-ci, je n’avais pas les cheveux gras, ni le regard vitreux. Peut-être parce que j’étais le dernier, peut-être par paresse, il me l’a rendu et m’a dit que tout était en ordre.

J’ai soulevé ma valise, plus lourde depuis un moment, vaguement étonné de m’en être sorti aussi facilement, un peu déçu. Je n’avais plus d’excuse pour retarder mon arrivée. Je me suis avancé à mon tour vers les grandes portes vitrées.

Les portes ouvertes, je me suis aperçu que la foule était beaucoup moins imposante qu’un instant plus tôt. En fait il n’y avait qu’une personne, une femme, et pas celle que je redoutais.

Elle était désemparée. Sans malice, sans désir de faire souffrir, je lui ai dit que j’étais le dernier. Ses pleurs ont été instantanés. Je n’ai pas eu la décence d’assumer la conséquence de mes paroles, j’avais déjà trop à me reprocher pour ajouter quelque chose à cette liste. Je me suis éloigné à la recherche d’une autre âme en peine.

Je l’ai trouvée assise en retrait, Mel lisait sereinement. Elle ne levait même pas les yeux de temps en temps pour voir si j’arrivais. Je me suis approché d’elle, me suis planté à ses pieds. Elle n’a pas bronché. J’ai pris le siège suivant.

- Moi aussi je suis content de te voir.

Silence. Elle ne m’avait pas entendu, trop absorbé par son livre. À moins qu’elle ne voulait pas m’entendre. J’ai tenté ma chance une seconde fois.

- On y va?
- C’était comment?
- Pluvieux.
- Ah?

Elle s’est levée sans me regarder. J’ai attrapé mes choses et je l’ai suivi dans le dédale de couloirs, puis dans le stationnement, trois pas derrière elle. Elle s’est installée au volant et a ouvert le coffre à distance. J’ai posé mes bagages et j’ai été la rejoindre du côté passager.

Les deux mains sur le volant, elle regardait fixement devant elle sans démarrer. J’hésitais à parler. Je sentais que nous étions à la veille d’un moment désagréable, où l’on allait perdre cet équilibre rassurant, confortable. Lorsqu’elle s’est adressée à moi, sa voix n’était qu’un filet tenu, un souffle tout au plus.

- Comment elle va?
- Qui?
- Maxine, qui d’autre?
- Ah oui, pardon. J’avais la tête ailleurs. Elle va s’en sortir, c’est l’essentiel. Elle est forte, du moins je crois.
- Et toi?
- Quoi moi?
- Comment tu t’en sors?
- Ça ira.
- Tant mieux.

Conversation stérile. Je n’avais aucune envie de lui donner des armes pour m’engueuler ou me faire simplement la gueule. Je me suis mis à regarder devant moi. Une famille poussait un chariot à bagage devant eux. Ils souriaient, riaient, étaient heureux. La femme tenait l’homme par la taille et appuyait sa tête sur son épaule. Les enfants couraient autour d’eux en se chamaillant.

- Comment on se sent?
- Bof…
- Tu dois bien ressentir quelque chose? À moins que l’alcool ne t’ait rendu insensible?
- C’est étrange, ce n’est pas très personnel. Je ne ressens rien, je suis vide. C’est la vie d’un autre que je ne suis pas. Maxine m’a fait peine à voir. Elle l’aimait, le chérissait. Je ne le connaissais pas vraiment, à part quelques photos…
- BON DIEU DE MERDE! TON FILS EST MORT!
- Merci, je savais déjà.

Elle s’était enfin tournée vers moi en criant. Elle pleurait.



Maux en musique - 1

Première partie : Rewind

Hier encore, j’avais vingt ans…


1

Et la lumière s’éteint.

Sans embardés, sans crises, sans cris, simplement fini. Un matin, au hasard des sentiments, l’amour arrête son cours pour mourir au pied d’un couple agonisant. Sans tristesse, deux corps s’abandonnent, ne se parlent plus, laissent la vie paraître.

L’évolution continue jusqu’à l’extinction.

Un beau matin, l’univers fatigué de son extension, regarde par-dessus son épaule, regarde le chemin parcouru et s’arrête. Le plus difficile est à venir, la régression, retourner à la case départ, là où il y a tout et rien en un seul point. Il hésite, soupire, rassemble ses dernières forces avant de s’embarquer en une spirale finale, destructrice.

Je suis quelque part en banlieue du centre de l’univers, ou peut-être plus loin, je suis tellement saoul que je ne connais plus mon adresse. Demain, l’humanité cessera d’exister, si Dieu le veut, moi, je cesserai de respirer, car je le veux.